La défense de l’élevage quoi qu’il en coûte

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Cet article est une réponse aux arguments de défense de l’élevage spécifiquement formulés dans l’article de Frédéric Denhez publié dans Le Figaro en avril 2021, mais également dans l’article de Bob Holmes publié dans Knowable magazine en août 2022 puis traduit dans Slate, à la vidéo de la chaîne YouTube à grande audience What I’ve Learned et enfin à la dernière émission ARTE Regards qui fournit un énième plaidoyer de bien-traitance animal pour perdurer l’élevage. Il se base sur les études scientifiques de référence dans les domaines et propose une analyse contextualisée qui s’inscrit pleinement dans la continuité de l’évolution de notre système alimentaire.

 

Points clés

  1. Les arguments opposés aux animalistes sont d’ordre secondaire.
  2. La comptabilité carbone inclut aujourd’hui le coût d’opportunité de la séquestration du carbone induit par la libération des terres de l’élevage, responsable de plus d’un quart des émissions de gaz à effet de serre mondiales.
  3. L’élevage est la première activité humaine responsable du changement d’affectation des sols qui est le premier facteur de chute de la biodiversité
  4. Le prétendu puits de carbone des prairies pâturées est en fait émetteur net.
  5. L’exclusion du bétail augmente la biodiversité contrairement à la croyance inverse.
  6. Globalement, l’élevage ne participe pas à la fertilité des sols, mais est consommateur net d’azote.
  7. La crainte légitime de la modification paysagère semble être une excuse, car elle n’est pas considérée rationnellement.
  8. Les aides agricoles sont massivement destinées aux éleveurs et pourraient être redirigées pour créer ou augmenter les externalités positives de notre système alimentaire.
  9. L’élevage consomme tellement de ressources que l’éviter permettrait de nourrir 4 milliards de personnes supplémentaires.

 

A la question “l’alimentation sans viande va-t-elle (vraiment) sauver la planète ?” de Frédéric Denhez, nous répondons sans détour : non, car la planète n’a pas besoin d’être sauvée. Plus qu’un simple procédé rhétorique, avec ou sans nous, elle continuera sa longue route galactique sans pour autant éprouver a priori le besoin d’être sauvée. En toute logique, notre alimentation ne  pourra la sauver. Mais alors, qui peut-elle sauver si ce n’est les animaux dont Frédéric Denhez invisibilise une fois de plus les intérêts à l’être, justement ?

 

Émission de GES de l’élevage : l’éléphant dans la pièce 1

Une préoccupation spatiale partagée 2

La fausse bonne idée écologiste des ruminants 4

Une redirection des aides 8

Le gloubiboulga à qui veut bien en manger 9

 

Émission de GES de l’élevage : l’éléphant dans la pièce

En retraçant une partie de l’histoire de notre alimentation, Frédéric Denhez a le mérite de se pencher sur des phénomènes qui passent sous les radars. En affirmant que manger de la viande est un crime climatique et un écocide pire que le nucléaire, il se trompe dans le choix des termes utilisés. Notre système moral ne confond pas les patients moraux avec ceux qui n’en sont pas. La nature n’étant pas un patient moral, on ne peut pas concrètement lui manquer de respect. Le patient moral est celui dont les actions qu’il subit de la part d’un agent moral peuvent être sujettes à une évaluation morale et caractérisées de bonnes ou mauvaises. On peut tenter d’en préserver un certain fonctionnement pour ses habitants, mais sans parler de crime à son égard, car elle ne relève pas de notre système moral. Seul un individu peut être victime d’un crime. Par contre, Frédéric Denhez ne se trompe pas en disant que, d’un point de vue climatique, l’élevage est pire que le nucléaire,  reconnu comme une source d’énergie à faible intensité carbone. Il s’approche de la réalité en évaluant les émissions de l’élevage à un cinquième des émissions anthropiques mondiales. Mais, en estimant que l’élevage est responsable de trois quarts des émissions de notre système alimentaire[1] et en incluant le potentiel de séquestration du carbone par le reboisement des terres libérées, il apparaît raisonnable de tabler sur plus d’un quart[2], voire 28 % d’après la plus grande méta-analyse des systèmes alimentaires mondiaux à ce jour[3] et 31 % en considérant le potentiel de réchauffement planétaire instantané du méthane[4]. S’il est évident qu’une réduction de l’ensemble des gaz à effet de serre s’impose, en nous accordant sur la part de l’élevage, nous aurons fait un grand pas dans l’identification du problème que représente ce secteur à lui seul du point de vue climatique.

Une préoccupation spatiale partagée

Le principal argument de Frédéric Denhez reflète une préoccupation des défenseurs de l’élevage : le supprimer fermerait nos paysages. Déjà, remarquons qu’en opposant cet argument aux animalistes il leur concède le point. Bien qu’il puisse s’entendre, cet argument n’est évidemment pas du même ordre que celui des animalistes qui estiment immoral de tuer quelqu’un qui ne veut pas mourir. Ici, on voit bien la différence de considération entre l’idée qu’on se fait d’un paysage qui ne relève pas de notre système moral et le fait de tuer volontairement un individu sans nécessité, ce qui percute directement notre éthique basée sur nos perceptions empathiques qui diminuent avec le temps de divergence évolutive[5]. En philosophie morale, on parle de valeur instrumentale par rapport à la valeur intrinsèque. L’opposition à une reconversion du secteur de l’élevage pour des raisons de santé n’a plus de sens aujourd’hui, car il est scientifiquement avéré que tout le monde peut vivre sans produits animaux[6] et que les régimes végétariens et végétaliens sont en fait protecteurs pour notre santé[7]. Elle relève plutôt de projections conservatrices au sens où ce serait la crainte d’une modification paysagère qui domine.

S’il est vrai que la pratique de l’élevage a façonné nos paysages depuis 10 000 ans, il est néanmoins difficile de s’en rendre compte. Un fait anthropologiquement marquant semble intéressant à révéler pour appréhender les enjeux de cette question. La dernière période africaine humide, commencée voici 15000 ans et terminée depuis 5000 ans, est caractérisée par des biomes riches en végétation, forêts, broussailles et peu de désert. Le subpluvial néolithique ou “dernière période pluviale du Sahara” est une période de climat humide et pluvieux qui a sévi sur le nord de l’Afrique et la péninsule arabique durant les 5000 dernières années de la période. Bien que la désertification qui y fait suite relève principalement d’un phénomène naturel (la pression de l’orbite terrestre), dans son étude[8], le chercheur anthropologue David K. Wright soutient  que l’élevage est un agent actif de la désertification du Sahara qui s’étend à mesure que les humains guident le bétail vers de nouveaux pâturages. Couplée à une croissance démographique, le pastoralisme favorise la dévégétalisation et les changements de régime dans les écosystèmes : réduction de la productivité primaire nette, homogénéisation de la flore, transformation du paysage en une biozone dominée par les arbustes et augmentation générale de la végétation xérophile (plantes vivant seulement en milieu aride). Il considère l’introduction du bétail comme facteur décisif à l’origine des événements locaux de franchissement du seuil écologique. C’est lui qui aurait catalysé les rétroactions négatives entre les domaines terrestres et atmosphériques.

Aujourd’hui, l’élevage occupe 27 % des terres émergées contre 1 % pour les zones construites (villes et infrastructures). C’est plus que les forêts, les terres stériles (déserts, plaines salées et roches) et les glaciers (respectivement à 26, 19 et 10 %). Près des trois quarts des terres agricoles sont utilisées comme pâturages et cultures fourragères, le quart restant étant constitué de grandes cultures. Si nous combinons les pâturages et les terres cultivées pour l’alimentation animale, environ 80 % de toutes les terres agricoles sont utilisées pour la production de viande et de produits laitiers qui engloutit 41 % de la production céréalière mondiale et 76 % de celle du soja pour ne fournir que 18% des apports en calorie et 37% des protéines de l’humanité[9]. Si la population mondiale consommait moins de produits d’origine animale, nous mangerions plus de végétaux directement issus de cultures, augmentant ainsi la proportion de terres cultivées pour l’alimentation humaine. Mais la superficie utilisée pour l’alimentation animale chuterait. Dans le scénario hypothétique où le monde entier adopterait un régime végétalien, les chercheurs estiment que l’utilisation totale des terres agricoles passerait de 4,1 milliards d’hectares à 1 milliard d’hectares. Cette réduction de l’emprise au sol de 75 % équivaut à la superficie  de l’Amérique du Nord et du Brésil réunis. Notons que la plus grande part de cette réduction proviendrait de la suppression de la viande de bœuf, de mouton et de lait qui libérerait les terres utilisées pour les pâturages, mais aussi de l’arrêt des cultures massives qui alimentent tous les animaux d’élevage. Et ce n’est pas tout : la végétation se restaurant, la libération des sols permet de séquestrer le carbone stocké dans la repousse des forêts et des prairies. Ainsi, les différents régimes alimentaires ont un coût d’opportunité carbone associé. Sachant que les émissions mondiales de gaz à effet de serre s’élevaient à 55,3 Gt CO2q en 2018 dont environ 18 Gt CO2-eq pour le système alimentaire2 (2015), cette nouvelle étude publiée dans PLOS Climate[10] montre que l’abandon progressif de l’élevage, même en l’absence de toute autre réduction d’émissions, induirait des baisses persistantes des niveaux de méthane et d’oxyde nitreux dans l’atmosphère ainsi que le ralentissement de l’accumulation de dioxyde de carbone. Elles auraient jusqu’à la fin du siècle le même effet cumulé sur le potentiel de réchauffement de l’atmosphère qu’une réduction de 25 gigatonnes par an des émissions anthropiques d’eqCO2, soit la moitié des réductions nettes des émissions nécessaires pour limiter le réchauffement à 2° C. Ce scénario stabiliserait les niveaux de gaz à effet de serre pendant 30 ans et compenserait 68 % des émissions d’eqCO2 au cours de ce siècle.  Heureusement, il n’y a pas de compromis entre les émissions de production et les coûts d’opportunité : ce qui réduit le plus les émissions entraîne également le plus grand potentiel de séquestration carbone. Le passage à un régime alimentaire plus végétal permet d’atteindre ces deux objectifs et c’est  en devenant végétalien que la réduction d’émission carbone est la plus grande.

Alors comment garder des paysages ouverts ? Que faire de toutes ces prairies si nous souhaitons sortir progressivement de l’élevage ? Pourrions-nous repenser des paysages qui ne soient pas anthropocentrés, c’est-à-dire dédiés aux seuls bénéfices des humains ? Et si la prise en compte des intérêts des animaux qui y vivent devenait une clé d’organisation du paysage ?  Pour l’imaginer, il faut vraiment vouloir y réfléchir. C’est à cet exercice que s’est livrée Alix Gancille dans son mémoire de fin d’études en architecture du paysage. Elle y montre qu’à l’échelle du territoire de la Thiérache (Belgique) une agriculture végétale est justement à même de préserver des paysages ouverts et une biodiversité riche.  De leur côté, dans “Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux”, les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka ont réfléchi à la question : faut-il laisser les animaux domestiqués se reproduire et viser à faire cité avec eux ?

 

La fausse bonne idée écologiste des ruminants

Dans un article paru en août dernier, George Monbiot, le célèbre éditorialiste environnementaliste du journal The Guardian, soutient que les produits issus du bœuf et de l’agneau biologiques sur pâturage sont les pires aliments pour l’environnement. En se basant sur le rapport de référence sur la question “Grazed and confused[11] produit par le Food Climate Research Network de l’université d’Oxford, il rappelle que les terres cultivées, dont une partie est dédiée à l’alimentation animale, occupent 12 % de la surface terrestre et que les pâturages en occupent à eux seuls 26 %. Malgré cette vaste superficie, les animaux d’élevage sur pâturage ne produisent que 1 % des protéines mondiales, soit 1g de protéine / personne / jour.

 

Un “puits de carbone” finalement émetteur net

Contextualisons maintenant les fameux services écosystémiques. Il existe de nombreuses raisons de mieux gérer les prairies dans les régions du monde – par exemple pour améliorer les moyens de subsistance de communautés marginalisées ou pour soutenir certains objectifs environnementaux. Quant au terme “puits de carbone”, il s’agit d’un abus de langage favorable aux défenseurs de l’élevage. En réalité, le rapport de référence précédemment cité est sans équivoque : sa conclusion incontournable démontre que, si le pâturage du bétail a sa place dans un système alimentaire durable, cet endroit est limité. Les émissions générées par les systèmes de pâturage l’emportent toujours sur les absorptions. Même si la gestion était optimale, les émissions resteraient positives. De plus, les sols atteignent l’équilibre carbone après quelques décennies. Ainsi, toute séquestration provenant d’une bonne gestion du pâturage est limitée dans le temps.

D’après l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), le potentiel d’atténuation de l’empreinte carbone de l’agriculture proviendra à 86 % des grandes cultures[12], les prairies n’ayant la capacité de stocker qu’environ 20 % des émissions des ruminants qui y paissent.

Par ailleurs, une étude parue en 2012[13] a comparé l’impact environnemental des systèmes de production de bœuf conventionnel, naturel et nourri à l’herbe. Le système conventionnel a nécessité 56,3 % des animaux, 24,8 % de l’eau, 55,3 % de la terre et 71,4 % de l’énergie fossile nécessaire pour produire 1,0 × 10⁸ kg de bœuf par rapport au système nourri à l’herbe. En plus d’être plus économe, le système conventionnel obtient 59 % de l’empreinte carbone du système nourri à l’herbe qui est le pire des trois systèmes. En d’autres termes, le système nourri à l’herbe consomme le plus de ressources et émet le plus de gaz à effet de serre. En parallèle, un article de recherche publié dans la revue Nature en 2014[14], qui se base sur une méta-analyse de 52 études d’analyse du cycle de vie[15] (ACV) de sources de protéines animales et végétales, nous apprend que les protéines issues de viande de boeuf extensif ont une empreinte carbone 2,1 fois plus importante que celles provenant du boeuf intensif. En comparaison, la viande végétale aurait une empreinte carbone 48 fois moins importante que cette dernière. Il conclut que la réduction du nombre de ruminants dans le monde pourrait apporter une contribution substantielle aux objectifs d’atténuation du changement climatique et générer d’importants co-bénéfices sociaux et environnementaux. Plus récemment, une étude[16] a estimé les impact environnementaux de l’alimentation de 29 210 participants à l’étude NutriNet-Santé selon les 4 régimes alimentaire : omnivore, pesco-végétarien, végétarien et végétalien. Les omnivores présentent de loin le niveau le plus élevé d’émissions de gaz à effet de serre, de demande énergétique cumulée et d’occupation des sols, tandis que les régimes végétaliens présentent le niveau le plus faible. La consommation de viande de ruminants est le contributeur le plus important.

De manière générale, avec un tiers des émissions anthropiques mondiales de méthane et 80 % des émissions de gaz à effet de serre de l’élevage9, la viande et les produits laitiers issus des ruminants obtiennent la plus forte intensité d’émission de gaz à effet de serre des produits alimentaires. Enfin, se concentrer uniquement sur la séquestration carbone peut saper les objectifs de préservation d’une biodiversité.

 

L’illusion de la biodiversité

“On ne pourrait pas se passer de l’élevage et plus précisément de celui des ruminants sous peine de voir la biodiversité chuter.” C’est à cette assertion que répond directement cette méta-analyse de 2020 basée sur 109 études indépendantes[17] qui aborde les effets potentiels multitrophiques sur la biodiversité en testant la réponse des animaux et des plantes au pâturage du bétail par rapport à son exclusion. Les résultats démentent la croyance entretenue. Pour tous les animaux, l’exclusion du bétail a augmenté l’abondance et la diversité, ces effets étant plus importants pour les niveaux trophiques dépendant directement des plantes, comme les herbivores et les pollinisateurs. Les détritivores (bactéries, champignons, vers…) étaient le seul niveau trophique dont l’abondance diminuait avec l’exclusion du bétail. Les chercheurs constatent aussi que le nombre d’années écoulées depuis l’exclusion du bétail influence la communauté animale et que ses effets sont les plus forts dans les climats tempérés. Ils soulignent le coût potentiellement inévitable du pâturage du bétail pour la biodiversité mondiale, qui doit être mis en balance avec les avantages socio-économiques.

 

 

Le bluff de la fertilité des sols

Rappelons que les animaux ne fabriquent pas d’azote ni de matière organique. Seuls les autotrophes  (essentiellement les végétaux) sont capables de produire de la matière organique. Ils convertissent le gaz carbonique en molécules organiques : glucides, lipides et protides. Les animaux, qui sont des êtres hétérotrophes, ne font que transformer ces molécules au prix d’une déperdition importante. Lors de son université Afterre 2050 en février 2021, l’équipe Solagro a questionné la place de l’élevage dans un atelier dédié à son évolution[18]. Elle a ensuite publié le rapport “La place de l’élevage face aux enjeux actuels[19] avec  l’objectif d’éclairer le débat en rappelant les éléments de contexte constamment oubliés et en traitant les idées reçues semblables à celles propagées par Frédéric Denhez. L’équipe a précisé que le rapport ne représente pas la position de Solagro, mais qu’il vise à donner des bases aussi factuelles, objectives et sourcées que possible pour éclairer plusieurs points de controverse. Il rappelle que le cycle de l’azote est une fuite : il y a des pertes sous forme de lait, de viande, de carcasses d’animaux exportés et des pertes dans les cours d’eau. Contrairement à la croyance répandue, le fumier n’est pas un “repas gratuit”. Par ailleurs, si l’on cherche à réduire les engrais azotés, il faut remplacer une source primaire d’azote par une autre source primaire et non par un flux de recyclage comme le sont les carcasses et les résidus des aliments ingérés sous forme de fumier. Seule la fixation symbiotique le peut, et ce n’est pas l’élevage qui en est capable, mais la culture de légumineuses. Par ailleurs, les engrais de synthèse constituent bien une source primaire de matière azotée et sans surprise le secteur de l’élevage est la principale source d’émissions d’azote du système agricole.

Une étude publiée dans Nature Food en 2020[20] fait l’état des lieux des émissions d’azote du secteur de l’élevage. A l’échelle mondiale, à travers les cultures pour l’alimentation animale, l’élevage consomme 55 Mt (millions de tonnes) d’azote synthétique pour en restituer seulement 26 Mt sous forme organique à destination de l’agriculture humaine. 29 Mt partent donc directement vers les milieux marins et terrestres, ce qui contribue à la fois au réchauffement climatique et à l’eutrophisation de ces milieux, favorisant ainsi les zones mortes.

Revenons-en au point principal : le déni des mangeurs de produits d’origine animale. Alors qu’on sait que les animaux sont conscients[21], les défenseurs de l’élevage ne prennent pas la peine d’expliquer comment s’accommoder de ce simple fait tout en continuant à s’en nourrir. Il y a un consensus scientifique sur la capacité des animaux à être affectés[22], c’est-à-dire à ressentir des émotions positives ou négatives. A la proposition de les inclure dans notre sphère de considération, les défenseurs du statu quo opposent des arguments de second ordre qui relèvent de considérations externes à l’éthique. Il faudrait continuer à manger les animaux pour garder des paysages ouverts tels que des prairies, landes, causses, zones humides ou des bocages. Conséquemment, en suivant le consensus intuitif en éthique et philosophie morale, plus de 500 philosophes déclarent l’exploitation animale injuste et moralement indéfendable. Ajoutons ici un point que Frédéric Denhez ne semble pas avoir appréhendé. En défendant la consommation de viande de ruminant extensive plutôt que de poulets intensifs par exemple, il va dans le sens des animalistes, qui souhaitent réduire le nombre d’animaux tués. D’un point de vue écologique c’est une fausse bonne idée mais d’un point de vue animaliste, si l’on remplace la viande issue d’élevages intensifs de plus petits animaux, alors, on réduit le nombre d’individus tués et donc les souffrances engendrées. Plus les animaux sont gros, plus on peut y dépecer de la viande. À quantité de viande équivalente, il y a donc moins de victimes.

Une redirection des aides

Le procédé connu sous le nom d’homme de paille est bien connu dans le milieu scientifique, car il faut en éviter les biais dans le but d’obtenir des résultats exploitables. Ici, malheureusement, nous devons nous contenter de l’homme de paille des gyrobroyeurs et des travailleurs qu’on ne pourrait pas payer pour attester de l’impossibilité de sortir de l’élevage. Nous n’aurions pas les moyens de “couper à l’ancienne” des arbustes qui autrement recouvriraient les prairies. Il ne suffit pas de le dire, encore faudrait-il le démontrer. Nous aurions les moyens de payer des gens à élever et tuer en France plus d’1,2 milliard d’animaux avec des externalités tellement insoutenables qu’elles ne sont pas encore chiffrées. Par contre, nous n’aurions pas les moyens de payer des gens pour entretenir nos paysages en favorisant des externalités positives ?

Par exemple, à l’initiative de la Fédération Nationale des Chasseurs (FNC), la loi chasse du 24 juillet 2019 a créé un fonds biodiversité dans le cadre du nouvel Office Français de la Biodiversité (OFB). Ce fonds est abondé par une éco-contribution des chasseurs et de l’État afin de financer des projets portés par les fédérations des chasseurs pour la “protection de la biodiversité”. Ce dispositif d’éco-contribution prévoit que, lors de la validation du permis de chasse, chaque chasseur contribue au fonds à hauteur de 5 € avec un complément de l’État de 10 € afin de financer des actions concrètes en faveur de la biodiversité : plantation de haies, restauration de milieux forestiers, de milieux humides, entretien des habitats pour la faune sauvage. L’État verse ainsi 10 millions aux fédérations de chasse. Dans son avis du Conseil scientifique sur l’éco-contribution, l’OFB souligne un risque relatif à sa réputation qui se retrouve associée à des projets de qualité très faible, voire mauvaise,  qui peuvent parfois aller à l’encontre de ses propres missions. Cette analyse l’a conduit à alerter sur les risques que ce dispositif fait peser : un risque juridique pour l’OFB du fait de financement de projets dont les montants ne sont pas justifiés. Ne serait-il pas plus raisonnable de subventionner des associations reconnues d’intérêt général pour entretenir nos paysages ?

 

Les dernières réformes de la politique agricole commune (PAC) visaient à diminuer progressivement l’importance des instruments jouant directement sur les prix agricoles au profit de mesures de soutien direct aux revenus sans lien avec les niveaux de production, via le découplage des aides. Le «paiement vert», ou verdissement, est un paiement direct aux exploitants agricoles qui vise à rémunérer des actions spécifiques en faveur de l’environnement. C’est un paiement découplé (c’est-à-dire indépendant du type de production) dont le montant est de l’ordre de 80 €/ha, ce qui représente 2 milliards d’euros par an.

 

Les exploitations orientées vers les productions de ruminants (viande bovine, viande ovine, production laitière) dégagent des revenus  en moyenne inférieurs à ceux des unités viticoles ou de grandes cultures. Elles reçoivent le plus haut pourcentage d’aides directes du résultat courant avant impôt (RCAI) : bovins viande 250 %, ovins et caprins 165 %,  bovins mixtes 136 %. Dans son rapport de 2021 sur l’agriculture et l’alimentation, l’Institut for Climate Economics (I4CE) décrypte les financements du système alimentaire français et leur contribution aux enjeux de durabilité. Il soutient que l’écrasante majorité de ces aides sont attribuées selon des critères incompatibles avec la transition vers un système alimentaire durable (aides directes de 6,6 milliards dont paiements verts de 2 milliards d’euros). Par ailleurs, ils ont considéré les aides couplées à la production de viande et de lait (860 millions d’euros) comme défavorables car orientées vers un maintien de la production animale tandis que celle-ci doit diminuer.

Le gloubiboulga à qui veut bien en manger

A propos de la vieille vache, Frédéric Denhez dit, dans son article, qu’elle ne serait pas faite pour vieillir puisqu’au bout d’un moment elle est une souffrance que seuls de nombreux soins vétérinaires peuvent contenir, à grand prix, en vain. Histoire de démystifier complètement cette vision, les animaux vieillissent de la même manière que nous à ceci près qu’ils n’ont aucune autonomie vis-à-vis des soins auxquels ils pourraient prétendre s’ils pouvaient profiter d’une sécurité sociale animale. Ils ne peuvent pas non plus expliciter leur douleur et la vivent avec plus ou moins d’intensité. Quant au fait qu’il soit vain de la soigner, on comprend que Frédéric Denhez pense l’autre au-delà de son espèce à partir d’une valeur instrumentale anthropocentrée.

Dans la suite de son article, il utilise l’argumentum ad antiquitatem aussi connu sous le nom d’appel à la tradition (ou ici à l’historicité) en faisant référence à Cro-Magnon. En se basant sur l’étude de Anne Mottet[23] qui travaille depuis plus de 16 ans au développement de l’élevage et sur une étude de programmation linéaire sur le système agricole des Pays-Bas[24] reprise par l’INRAE dans son infographie “Elevage et occupation des terres[25], il ajoute à son entreprise de manufacture du doute. Effectivement, ayant déjà été épinglé par le syndicat Sud-Recherche dénonçant l’utilisation des éléments de langage de la filière élevage[26], il ne donne pas les précisions pourtant nécessaires à la bonne compréhension des études et de l’interprétation des résultats qu’on peut en faire. Il prétend que si tout le monde adoptait un régime végétalien, il faudrait plus de terres pour nourrir l’humanité, car les coproduits des cultures ne pourraient être valorisés par les animaux pour produire des protéines (viande, lait, oeufs) consommables par les humains.  Bien qu’en théorie cela puisse sembler vrai, la formulation est trompeuse. Ce modèle fictif n’est pas contextualisé et ne précise pas les prémisses pourtant fortes qui relèvent d’un scénario parfaitement improbable. Il se base sur le fait que les Français consommeraient la quantité de protéines recommandée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), soit 57 g de protéines par jour et par personne alors qu’on en consomme 112 g (dont 70 g provenant des produits animaux). Il suppose l’absence d’importation et d’exportation d’aliments pour animaux et de denrées alimentaires.  Enfin, il fait croire que l’élevage est nécessaire à la valorisation des ressources non comestibles alors qu’il est globalement inefficient. Il consomme en réalité plus de protéines qu’il n’en restitue sous forme de produits alimentaires19 et il est à l’origine d’un coût d’opportunité alimentaire (nourriture perdue) plus important que le gaspillage alimentaire mondial[27] déjà évalué à un tiers de la production alimentaire totale. En fait, la faible surface potentiellement valorisable par l’élevage serait à considérer si la surface des cultures ne permettait pas de nous nourrir. Or, on en fait dépendre plus d’animaux que nous pour s’en nourrir alors qu’ils induisent intrinsèquement des pertes du fait de leur niveau trophique supérieur. C’est donc bien l’inverse : on pourrait nourrir plus de monde et dépendre d’une moins grande surface si tout le monde adoptait une alimentation végétalienne. Toujours selon cette dernière étude de référence, remplacer les produits animaux de chaque catégorie par des produits végétaux équivalents nutritivement en termes de protéines et de calories permettrait de produire 2 à 20 fois plus de nourriture par unité de surface sur les grandes cultures. Elle conclut qu’après ajustement nutritif, l’alimentation végétalienne pourrait nourrir 100 % de citoyens en plus, alors que stopper tout le gaspillage alimentaire, du producteur aux ménages, ne permettrait de nourrir que 30 % de citoyens en plus. Une étude de 2013[28] avait calculé que 36 % des calories produites par les cultures mondiales sont utilisées pour l’alimentation animale alors que seulement 12 % sont récupérées sous forme de produits animaux. Compte tenu de la combinaison actuelle des utilisations des cultures, la culture d’aliments exclusivement destinés à la consommation humaine directe pourrait, en principe, nourrir 4 milliards de personnes supplémentaires.

 

Frédéric Denhez nous invite à imaginer le paysage qu’il y a derrière notre assiette. Il prétend que le système agroalimentaire qui a mené au désastre des élevages concentrationnaires se refait une santé avec le véganisme. Pourtant, c’est précisément la raison d’être de l’association L214 qui révèle l’envers du décor en publiant des vidéos provenant d’abattoirs français. Personne ne veut décemment cautionner ces horreurs, bien qu’elles soient à l’origine de la possibilité pour chacun de manger de la viande. En plus d’être fausse, son assertion manque le point. Bien que les abattoirs choquent par la cadence du nombre d’animaux tués et dépecés, ils se heurtent surtout par l’horreur que vivent les animaux et la manière dont ils sont tués. Mais, au-delà d’une romanisation implicite (pour le moins étrange), pense-t-il que tuer un animal au fond du jardin est une solution ? En plus du problème fondamental du consentement qu’il n’appréhende même pas, l’action reste la plus malveillante qui soit. D’ailleurs, depuis au moins l’Egypte pharaonique, nous n’avons eu de cesse d’éloigner la culpabilité de ce “meurtre alimentaire” en ayant recours à des rituels sophisitiqués ou en nous racontant des histoires. Sans même aborder les questions de généralisation, souhaitons-nous entretenir cette tragédie alors qu’elle n’est plus nécessaire ? L’animal élevé de manière industrielle n’a pas plus ou moins d’intérêt à vivre que celui qui est élevé dans un cadre bucolique. Tous deux ont précisément les mêmes intérêts à vivre, comme nous. Une littérature scientifique et de vulgarisation abondante sur l’antispécisme permet de comprendre ces notions élémentaires. La question reste entière: pourquoi chercher à justifier l’injustifiable ?

 

Dans un entretien de “Interdit d’interdire” diffusé à l’occasion de la sortie du livre “La première histoire globale de l’alimentation”, l’auteur Florent Quellier nous explique pourquoi la France est moins tolérante que la Grande-Bretagne à l’égard d’une alimentation différente. Notre culture catholique nous conditionne à la communion de table tandis que, de culture protestante, c’est à la liberté individuelle que s’attache l’Angleterre. On retrouve cette différence dans la langue elle-même : « gluten-free » en anglais et « sans gluten » en français. L’accent est mis sur le caractère privatif à l’aide de la préposition “sans” contrairement à la signification du terme “free” qui renvoie à la possibilité d’être libéré de manger du gluten. Nous sommes donc davantage suspects de manger différemment en France, ce qui peut même être perçu comme un affront. Nous faisons particulièrement société à table. Il y a comme une injonction normative à manger comme tout le monde. Nous en avons même développé une sorte d’institution connue sous le nom de diplomatie à la française.

 

Alors même que Frédéric Denhez rappelle qu’il n’y aurait que deux siècles qu’un protestantisme anglo-américain associe la viande à la chair, il n’ose utiliser les termes  “steak végétal” et lui préfère le terme “ersatz” fortement popularisé par les défenseurs de l’élevage.  Il serait dommage de marginaliser des produits végétariens et véganes plus sains et meilleurs pour l’environnement pour une sombre histoire d’intérêts partisans. Il affirme qu’il faut pouvoir bien identifier l’éleveur pour manger de la viande bien incarnée, que c’est mieux que le faux ersatz dont on ne sait où et par qui il est fait, si c’est par quelqu’un et non pas les GAFAM directement. Où est le problème d’appeler viande végétale le steak capable d’éviter la carence en fibres dont souffrent 87 % des adultes et 98 % des enfants français, facteur de risque majeur du cancer colorectal et 2ème cause de décès par cancer en France ? Au-delà de la question animale, la bonne santé de nos compatriotes dans un environnement plus préservé  devrait tous nous intéresser. Si les défenseurs de l’élevage jugent son apport culturel et traditionnel positivement, il faut désormais ajouter les externalités négatives reconnues : nous mangeons trop de produits animaux pour rester en bonne santé[29], les coûts environnementaux sont insoutenables, mais surtout nous ne souhaitons plus assumer les mauvais traitements infligés aux animaux.

Cette réponse argumentée et sourcée comme il se doit est un exemple concret du principe d’asymétrie des baratins connu sous le nom de loi de Brandolini.

Wikipédia, Loi de Brandolini :

Elle énonce que « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des idioties est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire ». Ce principe critique la technique de propagande (en) qui consiste à diffuser de l’infox en masse afin d’exploiter la crédulité d’un certain public en faisant appel à son système de pensée rapide, instinctif et émotionnel. Pour le dire simplement : s’il est facile de créer une fausse information, sur le fond et la forme, en quelques minutes, il faudra probablement plusieurs heures pour démonter chaque point et montrer ainsi la fausseté de l’ensemble. Il ressort de cet adage que la désinformation a un avantage important sur la vérité, car rétablir la vérité est particulièrement coûteux en temps et en énergie. Ce principe est l’une des raisons pour lesquelles il ne faut pas renverser la charge de la preuve. En science et en droit, notamment, la charge de la preuve revient toujours à celui qui affirme, sinon n’importe qui peut affirmer n’importe quoi sans la moindre preuve.

 

[1] Sandström, V., Valin, H., Krisztin, T., Havlík, P., Herrero, M., & Kastner, T. (2018). The role of trade in the greenhouse gas footprints of EU diets. Global food security, 19, 48-55.

[2] Crippa, M., Solazzo, E., Guizzardi, D., Monforti-Ferrario, F., Tubiello, F. N., & Leip, A. J. N. F. (2021). Food systems are responsible for a third of global anthropogenic GHG emissions. Nature Food, 2(3), 198-209.

[3] Holth, J. K., Fritschi, S. K., Wang, C., Pedersen, N. P., Cirrito, J. R., Mahan, T. E., … & Greeley, J. (2019). Erratum for the Research Article “Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers” by J. Poore and T. Nemecek. Science, 880, 831.

[4] Muller, M.(2021): The contributions of animal agriculture and major fossil-fuel-based industries

to global warming, p22 (2) landwirtschaft.jetzt (2021): The contributions of animal agriculture to climate change

[5] Miralles, A., Raymond, M., & Lecointre, G. (2019). Empathy and compassion toward other species decrease with evolutionary divergence time. Scientific reports, 9(1), 1-8.

[6] Melina, V., Craig, W., & Levin, S. (2016). Position of the Academy of Nutrition and Dietetics: vegetarian diets. Journal of the Academy of Nutrition and Dietetics, 116(12), 1970-1980.

[7] Dinu, M., Abbate, R., Gensini, G. F., Casini, A., & Sofi, F. (2017). Vegetarian, vegan diets and multiple health outcomes: a systematic review with meta-analysis of observational studies. Critical reviews in food science and nutrition, 57(17), 3640-3649.

[8] Wright, D. K. (2017). Humans as agents in the termination of the African Humid Period. Frontiers in Earth Science, 4.

[9] Poore, J., & Nemecek, T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987-992.

[10] Eisen, M. B., & Brown, P. O. (2022). Rapid global phaseout of animal agriculture has the potential to stabilize greenhouse gas levels for 30 years and offset 68 percent of CO2 emissions this century. PLoS Climate, 1(2), e0000010.

[11] Garnett, T., Godde, C., Muller, A., Röös, E., Smith, P., De Boer, I. J. M., … & Van Zanten, H. H. E. (2017). Grazed and confused?: Ruminating on cattle, grazing systems, methane, nitrous oxide, the soil carbon sequestration question-and what it all means for greenhouse gas emissions. FCRN.

[12] Sylvain Pellerin, Laure Bamière et Olivier Réchauchère, 2019. Stocker du carbone dans les sols français, Quel potentiel au regard de l’objectif 4 pour 1000 et à quel coût ? Synthèse du rapport d’étude, INRA (France), 114 p.

[13] Capper, J. L. (2012). Is the grass always greener? Comparing the environmental impact of conventional, natural and grass-fed beef production systems. Animals, 2(2), 127-143.

[14] Ripple, W. J., Smith, P., Haberl, H., Montzka, S. A., McAlpine, C., & Boucher, D. H. (2014). Ruminants, climate change and climate policy. Nature climate change, 4(1), 2-5.

[15] Nijdam, D., Rood, T., & Westhoek, H. (2012). The price of protein: Review of land use and carbon footprints from life cycle assessments of animal food products and their substitutes. Food policy, 37(6), 760-770.

[16] Rabès, A., Seconda, L., Langevin, B., Allès, B., Touvier, M., Hercberg, S., … & Kesse-Guyot, E. (2020). Greenhouse gas emissions, energy demand and land use associated with omnivorous, pesco-vegetarian, vegetarian, and vegan diets accounting for farming practices. Sustainable Production and Consumption, 22, 138-146.

[17] Filazzola, A., Brown, C., Dettlaff, M. A., Batbaatar, A., Grenke, J., Bao, T., … & Cahill Jr, J. F. (2020). The effects of livestock grazing on biodiversity are multi‐trophic: a meta‐analysis. Ecology Letters, 23(8), 1298-1309.

[18] ATELIER 1 – ÉLEVAGE – Comment réfléchir aux évolutions de l’élevage et à sa place dans les systèmes de production ? (2021), Solagro

[19] Christian Couturier, Michel Duru, Antoine Couturier, Marc Deconchat, Florin Malafosse (2021), La place de l’élevage face aux enjeux actuels, Solagro

[20] Uwizeye, A., de Boer, I.J.M., Opio, C.I. et al. Nitrogen emissions along global livestock supply chains. Nat Food 1, 437–446 (2020)

[21] Low, P., Panksepp, J., Reiss, D., Edelman, D., Van Swinderen, B., & Koch, C. (2012, July). The Cambridge declaration on consciousness. In Francis crick memorial conference, Cambridge, England (pp. 1-2).

[22] Proctor, H. S., Carder, G., & Cornish, A. R. (2013). Searching for animal sentience: A systematic review of the scientific literature. Animals, 3(3), 882-906.

[23] Mottet, A. et al. (2017), « Livestock: On our plates or eating at our table? A new analysis of the feed/food debate. » Global Food Security

[24] Van Kernebeek, H. R., Oosting, S. J., Van Ittersum, M. K., Bikker, P., & De Boer, I. J. (2016). Saving land to feed a growing population: consequences for consumption of crop and livestock products. The International Journal of Life Cycle Assessment, 21(5), 677-687.

[25] [Infographie] Elevage et occupation des terres (2019), INRAE

[26] Quand ajouter un « e » à INRA ne suffit pas (février 2020) – Expression SUD-Recherche EPST Branche INRAE

[27] Shepon, A., Eshel, G., Noor, E., & Milo, R. (2018). The opportunity cost of animal based diets exceeds all food losses. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(15), 3804-3809.

[28] Cassidy, E. S., West, P. C., Gerber, J. S., & Foley, J. A. (2013). Redefining agricultural yields: from tonnes to people nourished per hectare. Environmental Research Letters, 8(3), 034015.

[29] Springmann, M., Spajic, L., Clark, M. A., Poore, J., Herforth, A., Webb, P., … & Scarborough, P. (2020). The healthiness and sustainability of national and global food based dietary guidelines: modelling study. bmj, 370.

L’élevage : un maximum d’impact pour un minimum d’apports

Cet article à été rédigé pour le dixième numéro de la revue Virage de l’AVF ayant pour sujet l’agriculture végane. Vous pouvez le retrouver publié ici : L’élevage : un maximum d’impact pour un minimum d’apports.

L’élevage : un maximum d’impact pour un minimum d’apports
L’élevage : un maximum d’impact pour un minimum d’apports

Temps de lecture estimé : 7 min

Les animaux ne fabriquent pas d’azote ni de matière organique, ils en consomment

Le rendement catastrophique de l’élevage

La perte d’opportunité alimentaire

Les surfaces libérées

 

L’espace médiatique est tellement occupé par les défenseurs de l’élevage paysan qu’on croirait presque que nous naissons dans des bouses de vaches et que sans elles, l’humanité court à sa perte. Plus sérieusement, la petite musique de fond qui circule à haut volume est que l’élevage créé quelque chose de magique dont on ne saurait se passer, comme si des animaux d’élevages sur des prairies étaient à l’origine de l’alchimie fertile nourrissante. En fait, il n’en est rien, les animaux dépendent des végétaux et non inversement, et ça, c’est une notion de base de l’écologie qui nous l’apprend : le niveau trophique. Dès-lors, nous verrons ici qu’une sortie de l’élevage nous permet d’éviter une fuite incroyable de ressources.

Les animaux ne fabriquent pas d’azote ni de matière organique, ils en consomment

 

Le réseau trophique est ce qu’on connaît sous le nom de chaîne alimentaire. Chaque niveau représente un maillon de cette chaîne. Ce réseau est limité à 5 niveaux. En bas, au premier niveau il y a les producteurs que sont les autotrophes, capables de créer de la matière organique à partir de matière inorganique. Dès le niveau 2 on passe aux hétérotrophes, les animaux dont nous sommes. Nous dépendons de la matière organique créée par les végétaux puisque nous sommes incapables d’en créer à partir du soleil, des minéraux et de l’eau. Eux, convertissent le gaz carbonique en molécules organiques : glucides, lipides et protides. Les animaux ne font que transformer ces molécules au prix d’une déperdition importante. Ils ne fabriquent pas d’azote et en passant par les animaux, le cycle de l’azote est une fuite : il y a des pertes sous forme de lait, de viande et de carcasses d’animaux. Contrairement à la croyance répandue, le fumier n’est pas – pour ainsi dire – un repas gratuit. A l’échelle mondiale, à travers les cultures pour l’alimentation animale, l’élevage consomme 55 Mt (millions de tonnes) d’azote synthétique pour en restituer seulement 26 Mt sous forme organique[1]. Cela représente 29 Mt qui partent directement vers les milieux marins et terrestres, ce qui contribue à la fois au réchauffement climatique et à l’eutrophisation de ces milieux favorisant ainsi les zones mortes. Par ailleurs, si l’on cherche à réduire les engrais azotés, il faut remplacer une source primaire d’azote par une autre source primaire et non par un flux de recyclage comme l’est le fumier. Seule la fixation symbiotique le peut, et ce n’est pas l’élevage qui en est capable, mais la culture de légumineuses. D’après l’équipe de Solagro, si on fait le calcul, on constate que si on veut massifier l’agriculture biologique, la fumure animale ne peut fournir qu’une partie seulement des apports d’azote[2].

Les animaux au niveau 2 sont les consommateurs primaires et ceux qui sont au-dessus (niveau 3), sont appelés des consommateurs secondaires. Raymond Lindeman, un écologiste américain a établi pour la première fois en 1942 une loi du transfert de l’énergie dans les écosystèmes. Elle mesure l’efficience écologique d’un consommateur (rapport de la production nette d’un consommateur sur la production nette de biomasse qu’il a consommée). Son constat est que seule une fraction de l’énergie est transmise d’un niveau trophique à celui au-dessus. Portant son nom elle est aussi appelée loi des 10% parce qu’en moyenne, 90% d’énergie est perdue à chaque niveau supplémentaire[3].

Le rendement catastrophique de l’élevage

 

Partant de là, on comprend mieux l’inefficience de l’élevage. Pourtant, la chercheuse Anne Mottet, ancienne agroéconomiste à l’Institut de l’Elevage chargé de politiques d’élevage à la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) trouve dangereux que les investissements se tournent aujourd’hui vers des alternatives[4]. En 2017, elle tente de réhabiliter l’élevage en publiant une étude qui questionne si le bétail est dans nos assiettes ou à notre table. Finalement, ses résultats sont sans équivoque. Pour produire 1kg de viande désossées il faut en moyenne 2,8kg d’aliments consommables par les humains pour la viande de ruminant et 3,2kg pour celle des monogastriques. Le ratio de conversion pour produire une protéine animale est censé être favorable à l’élevage étant donné la haute teneur en protéine des produits animaux. Pourtant, là aussi, ce ratio montre que l’élevage est clairement consommateur de ressources plutôt que contributeur. Le ratio brut considère toute l’alimentation animale tandis que le ratio net ne considère que l’alimentation animale consommable par les humains, qui entre donc en concurrence directe avec l’alimentation humaine. Ses résultats montrent que pour produire une protéine animale il faut en moyenne 10 protéines végétales, ce qui fait que 9 protéines sur 10 sont perdues, soit 90% de perte. Le ratio tombe à 2,6 si on ne considère que celles qu’on peut consommer directement (soit 62% de perte). En retombant sur un ratio brut de 10, on confirme la fameuse loi des 10% abordée précédemment. C’est uniquement à l’échelle locale, dans des cas marginaux et donc non représentatifs que l’élevage peut contribuer à la sécurité alimentaire. Nous pouvons parler ici de voie sans issue car plus de 99% de cet élevage contributeur est représenté par les ruminants qui sont responsables de 80% des émissions de Gaz à Effet de Serre du secteur[5]. C’est une impasse manifeste face au changement climatique.

 

La perte d’opportunité alimentaire

 

Alors que le gaspillage alimentaire s’élève à un tiers de la production mondiale, une étude parue en 2018 dans la revue scientifique PNAS[6], vient enfoncer le clou en montrant que les pertes de nourriture dues aux produits animaux dépasse toutes ces pertes dites conventionnelles (fuites dans les chaînes d’approvisionnement ou de la détérioration des produits, pertes de nourriture). Les chercheurs montrent que les produits végétaux de remplacement peuvent produire par unité de surface cultivée 20 fois et 2 fois plus d’aliments similaires sur le plan nutritionnel que le bœuf et les œufs, respectivement les catégories d’animaux les plus et les moins gourmandes en ressources. Ils précisent que la production d’un gramme de protéine (ou de calorie) d’origine animale nécessite environ un ordre de grandeur de plus de ressources et d’émissions que la production d’un gramme de protéine d’origine végétale. La consommation de produits alimentaires à forte intensité de ressources au lieu de produits de remplacement plus efficaces et tout aussi nutritifs peut alors être considérée comme une perte de nourriture effective. Ils appellent cela le coût d’opportunité alimentaire. Contrairement à la perte de nourriture conventionnelle, la perte de nourriture due à des produits à forte consommation de ressources est une nourriture cachée qui peut être récupérée par le biais de changements dans les régimes alimentaires. A ce titre, les préférences alimentaires jouent un rôle clé dans la détermination et l’atténuation des pertes alimentaires. Pour rappel, en France[7] comme dans le monde, l’élevage consomme ⅓ des céréales produites annuellement et alors même que l’étude de Anne Mottet montre que 86% de la consommation mondiale d’aliments pour le bétail n’est pas comestible par les humains, l’élevage n’assurerait que 25% des apports protéiques mondiaux. Poore et Nemecek, les auteurs de la plus grande méta-analyse[8] sur notre système alimentaire connue à ce jour ont conclu que l’élevage apportait 18% des calories et 37% des protéines totales tandis qu’en combinant les pâturages et les cultures pour son alimentation, il occuperait 77% des terres agricoles mondiales[9].

 

Les surfaces libérées

 

S’il est vrai que la pratique de l’élevage a façonné nos paysages depuis ses débuts il y a environ 10 000 ans, il est néanmoins difficile de s’en rendre compte. Occupant 27% des terres émergées contre 1% pour les zones construites (villes et les infrastructures), c’est plus que les forêts, les terres stériles (déserts, plaines salées et roches) et les glaciers (respectivement à 26, 19 et 10%). Il occupe 40% des terres cultivables dites arables. Environ la moitié de son occupation l’est par des prairies avec 35% pouvant être directement converties en cultures. Cela représente 1,3 milliard d’hectares, qu’on ne pourrait a priori pas valoriser autrement qu’avec des ruminants en pâturage. C’est considérable car c’est également à peu près 27% des terres agricoles mondiales, soit 10% des terres émergées. Alors que faire de toutes ces prairies libérées de l’élevage ? Pourrions-nous repenser des paysages qui ne soient pas anthropocentrés, c’est à dire, dédiés aux seuls bénéfices des humains ? Et si, finalement, la prise en compte des intérêts des animaux devenait une clé d’organisation du paysage ?

Déjà, nous pouvons donner la priorité au reboisement pour la séquestration carbone, urgente face au changement climatique. Ensuite, pour conserver des paysages ouverts ou des prairies qui nous offrent des services écosystémiques bienvenus, nous pouvons aménager des sanctuaires entretenus par les animaux d’élevages rescapés ou par des animaux sauvages. Des visites scolaires et universitaires offriront un intérêt supplémentaire à leur préservation. Enfin, le maintien de parcelles de cultures sera nécessaire pour notre alimentation, mais une diversification importante sera à opérer afin de sortir des monocultures géantes destinées à l’élevage. Une réorientation des subventions de la PAC aux éleveurs permettra de financer ces changements d’ampleurs en plus des reconversions. Déjà, il existe le «paiement vert», ou verdissement, qui est un paiement direct aux exploitants agricoles visant à rémunérer des actions spécifiques en faveur de l’environnement. C’est un paiement découplé (c’est-à-dire indépendant du type de production), dont le montant est de l’ordre de 80 €/ha, représentant 2 milliards d’euros par an. Peut-être pourrions-nous nous en inspirer pour imaginer l’alimentation soutenable de demain qu’il faut d’ores et déjà mettre en oeuvre.

 

[1] Uwizeye, A., de Boer, I.J.M., Opio, C.I. et al. Nitrogen emissions along global livestock supply chains. Nat Food 1, 437–446 (2020)

[2] ATELIER 1 – ÉLEVAGE – Comment réfléchir aux évolutions de l’élevage et à sa place dans les systèmes de production ?

[3] Eléments d’écologie : Ecologie fondamentale – 4e édition. Chapitre 5 – Flux de l’énergie et cycle de la matière dans les écosystèmes

[4] Nathalie Marchand, Anne Mottet, femme de Thomas Pesquet, défend le plancher des vaches. Réussir

[5] Garnett, T., Godde, C., Muller, A., Röös, E., Smith, P., De Boer, I. J. M., … & Van Zanten, H. H. E. (2017). Grazed and confused?: Ruminating on cattle, grazing systems, methane, nitrous oxide, the soil carbon sequestration question-and what it all means for greenhouse gas emissions. FCRN. (p.118)

[6] Shepon, A., Eshel, G., Noor, E., & Milo, R. (2018). The opportunity cost of animal based diets exceeds all food losses. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(15), 3804-3809.

[7] Le marché des céréales françaises. En chiffres. Passion céréales.

[8] Poore, J., & Nemecek, T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987-992.

[9] Hannah Ritchie and Max Roser (2013) – « Land Use ». OurWorldInData.org

L’énigme des experts climatiques face à l’urgence

Ou comment passer à côté du principal facteur émetteur mondial qu’est l’élevage

Temps de lecture estimé : 35 min

Résumé

Introduction

Le cas carbone

D’un texte riche et inspirant…

Une approche transversale intéressante

Insoumis aux entournures

…au point aveugle problématique que constitue l’élevage

De quelle quantité d’émission de GES l’élevage est-il responsable ?

Des études françaises…

…aux études internationales

Notre psychologie au secours du climat

L’approche de Jean-Marc JANCOVICI comme cas d’école

L’élevage ne concerne pas uniquement le secteur de l’alimentation

L’indicateur économique nous renseigne sur l’ampleur de la situation

Le dilemme énergétique

La démographie pose-t-elle vraiment problème ?

Partage contre accaparement des ressources

Conclusion

Message

Au travers les résultats des études du cabinet Carbone 4 ainsi que des études internationales d’ampleurs, nous tentons de démontrer que le curseur ne pointe délibérément pas vers la meilleure stratégie de réduction des émissions de GES.

Résumé

En ne pointant délibérément pas l’abandon de l’élevage comme solution pour le climat, l’article de novethic « Le classement des meilleures solutions pour le climat » invisibilise le principal facteur d’émission de Gaz à Effet de Serre. Une considération dont on ne peut pas se passer alors qu’y est évoqué l’urgence, la radicalité et même un certain déploiement agressif de solutions ! Si nous ne changeons pas d’orientation d’ici à 2020, s’alarmait Antonio Guterres alors secrétaire général de l’ONU, nous risquons des conséquences désastreuses pour les humains et les systèmes naturels qui nous soutiennent.

Ce cas n’est malheureusement pas isolé : nous constatons régulièrement cette incohérence dans le discours des experts largement relayé par les médias. Dès lors, quel doit être le sens des priorités pour agir efficacement contre le réchauffement climatique ?

Par l’analyse des travaux et discours du Monsieur Climat Français, Jean-Marc Jancovici, et au travers d’une interview choisie, ce rapport met en lumière cet étrange ordre des priorités qui place les questions liées à l’élevage et à l’alimentation au second plan alors qu’elles s’en situent à la pointe. Etant donné les enjeux graves autour du réchauffement climatique, il est essentiel de savoir où porter l’effort. Alors que nous nous focalisons sur l’aviation et le numérique, tant et si bien que la honte de prendre l’avion reçoit un écho de plus en plus fort, ces deux secteurs participent respectivement à hauteur de 2 et 4% des émissions de Gaz à Effet de Serre mondiales (soit 25 et 13 fois moins que l’élevage selon l’estimation de Jean-Marc Jancovici*).

Au-delà de son cas, ce document pointe la dissonance cognitive à laquelle nous faisons face. Bien que les experts démontrent à longueur d’études que le plus fort potentiel de réduction d’émission se situe bien sur l’alimentation, ils peinent à en déduire les recommandations claires vis-à-vis du changement de comportement à adopter. Abandonner l’élevage et donc profondément, voir totalement végétaliser l’alimentation entraineraient pourtant une réduction de ¾ des émissions du seul secteur de l’alimentation.

Ce rapport est également l’occasion d’une présentation factuelle du dilemme énergétique qu’impose l’élevage face au dérèglement climatique. A APALA nous tenons à mettre les faits au cœur des enjeux majeurs de notre époque et à démontrer les insuffisances de rigueur, même chez des intellectuels qui ont par ailleurs tout notre respect pour l’incroyable travail accompli.

Introduction

Nos sociétés contemporaines émettent de plus en plus de Gaz à Effet de Serre (GES) qui réchauffent l’atmosphère en absorbant le rayonnement infrarouge. Ils diminuent la propension qu’a notre atmosphère à renvoyer l’énergie du soleil dans l’espace en la gardant sur Terre. Ce piégeage de chaleur est le phénomène d’augmentation des températures moyennes océaniques et atmosphériques plus connu sous le nom de réchauffement climatique. D’après les climatologues, plus de 70% de ce forçage radiatif serait imputable aux énergies dites carbonées. Or nous consommons de plus en plus d’énergie carbonée d’origine fossile, qui provient du charbon, du pétrole et du gaz. Si bien que de 2000 à 2018, la consommation de charbon a augmenté 11 fois plus que le solaire et 5 fois plus que l’éolien dans le monde.[1] Nous voyons donc ici à quel point il est dangereux de compter sur l’essor des énergies renouvelables qui ne font qu’ajouter leur production au lieu de la substituer. Nous aurions déjà mesuré une augmentation de +1°C par rapport à la seconde moitié du 19ème siècle et les dernières prévisions pessimistes annoncent +7°C d’ici à 2100.[2] Pour s’en rendre compte, il y a 20 000 ans à l’âge glaciaire, tandis qu’il faisait en moyenne 5°C de moins qu’aujourd’hui: plusieurs kilomètres de glace recouvraient l’Amérique et l’Europe du Nord, la France ressemblait au nord sibérien actuel et la mer était plus basse de 120 mètres ! [3] Aujourd’hui l’augmentation est de 50 à 100 fois plus rapide. Faisant face à l’élévation de température la plus rapide que la Terre n’ai jamais connue, nous devons néanmoins nous accommoder à un monde aux ressources physiques limitées.

Auteur principal du Bilan Carbone de l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie), Jean-Marc JANCOVICI a fondé Carbone 4, le cabinet de conseil sur la transition bas carbone. Il est le président de l’association The Shift Project qui milite pour la décarbonation volontaire de l’économie. Venant d’être nommé au Haut conseil pour le climat qui est l’organisme chargé d’émettre des avis et recommandations sur la mise en œuvre des politiques et mesures publiques pour réduire les émissions de gaz à effet de serre en France, il incarne la personne incontournable de la problématique. Par ailleurs, très suivi dans nos réseaux, il se révèle très influent dans les milieux sensibilisés. Il est un peu le ״Monsieur Climat français״. C’est pourquoi nous croyons pertinent d’analyser le positionnement des experts climatiques par son biais. Saluons l’engagement constant dont il fait preuve à longueur de conférences, tables rondes, interview, auditions, vidéos etc… en général, et pour cet article en particulier qui participe à visibiliser la question environnementale notamment à travers les gisements de ressources.

Au travers la critique de son interview, « l’Europe est en décroissance énergétique depuis 2007 »[4] paru dans le Hors-Série n°6 de Socialter, « L’avenir sera low-tech » que nous vous conseillons chaudement, nous tenterons de mettre en exergue l’écart entre ses résultats et ses recommandations, ce qui fatalement, nous est préjudiciable. Tout semble bien confirmer que même un expert comme Jean-Marc Jancovici mobilise plus d’énergie sur des problématiques secondaires (comme le transport) plutôt que sur l’élevage, dont il affirme pourtant lui-même la prépondérance dans le bilan carbone mondial.

Le cas carbone

Dans une optique de recherche de solution à la réduction d’impact environnemental de nos actions, l’empreinte carbone est l’indicateur privilégié. Le pouvoir de réchauffement climatique des émissions de gaz à effet de serre n’étant plus à démontrer, c’est la mesure de référence qu’il convient de considérer pour aiguiller nos choix tant au niveau collectif qu’individuel. Commençons ici par ses  explications concernant la comptabilité carbone, dispensées aux étudiants des Mines.

La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC)[5] qui a été adoptée au cours du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 par 154 États (plus les pays membres de la Communauté européenne) est la première tentative, dans le cadre de l’ONU, de mieux cerner ce qu’est le changement climatique et comment y remédier. La conclusion selon M. Jancovici :

  • On va se donner pour objectif de maintenir le changement climatique entropique à des niveaux qui ne présentent pas de dangers pour l’Homme.

La comptabilité carbone est en fait le bilan carbone. Elle regarde avec des unités physiques (unités de masse) la quantité de carbone qu’on extrait du sol et, qu’une fois oxydé, on envoie dans l’atmosphère. Il est initialement conçu pour donner une visibilité sur la contribution de nos activités à l’enrichissement atmosphérique en CO2 et par construction il renseigne (avec la même métrique) sur l’épuisement des ressources (le carbone est initialement extrait d’un gisement de combustible fossile). La même comptabilité physique nous permet donc de nous attaquer à la question de la disponibilité en combustibles fossiles ainsi qu’à celle du réchauffement climatique.

Les caractéristiques physiques et chimiques des gaz à effet de serre font qu’il est légitime d’agréger les émissions de CO2 d’où qu’elles viennent. Ils ont une très grande longévité chimique dans l’atmosphère qui se compte en décennies voir en siècles. Or l’atmosphère à un système de circulation à grande échelle qui fait qu’elle est brassée sur sa totalité en l’espace d’un ou deux ans. Le lieu de l’émission n’a donc strictement aucune espèce d’importance. C’est la raison pour laquelle, en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre, il est légitime de ne pas se soucier de leur lieu d’émission pour tenir compte de leur impact sur le changement climatique. Autrement dit, l’atmosphère représente un grand pot commun où personne ne va hériter des impacts de ses propres émissions. Un inventaire des émissions permet de comprendre de quels processus dépend l’activité. Le bilan carbone vise à caractériser les liens de dépendances.

Il y a donc un intérêt général humain à considérer les émissions de GES de chacun. S’en sentir concerné semble constituer la première étape.

D’un texte riche et inspirant…

Une approche transversale intéressante

Tout d’abord cette interview est une bonne occasion d’apprendre de nouvelles choses : les sociétés auraient été techniquement low-tech mais aussi plus rigides qu’aujourd’hui. Contre intuitivement, la spécialisation était plus importante et c’est la technologie qui nous a permis une forme de liberté individuelle. Quant aux civilisations historiques européennes et asiatiques, elles faisaient preuve d’ingéniosité pour pallier à la rareté locale d’une ressource. Plutôt que d’ignorer la contrainte elles reconnaissaient ses limites de manière à optimiser son exploitation.

Son constat est sans appel : trop de ressources ont été employées à tort et à travers, pour des suppléments de confort optionnels rendant insoutenable notre mode de vie. Diminuer les flux de matières premières et rendre explicite l’arbitrage aujourd’hui implicite sont désormais impératifs.

 

Insoumis aux entournures

Alors que nous connaissons ses positions à propos de la préservation de l’énergie nucléaire pour surmonter le dérèglement climatique comme amortisseur de la contraction, il rend responsable le système médiatique du manque de conscience écologique de la population.

Faisant fi des convenances, avec aussi un brin d’impertinence, il préconise des changements plus ou moins radicaux, allant de la réduction par 3 de la consommation des voitures avant de passer à l’électrique, à la question de la liberté des propriétaires de logements vacants.

Conscient que le nouveau point d’équilibre risque de contraindre davantage nos libertés individuelles, il invoque un régime désirable et ludique pour espérer y parvenir. Enfin, plutôt que d’imaginer un niveau de vie à l’arrivée, Jean-Marc Jancovici préfère envisager la dynamique pour y parvenir, ce qui n’est pas pour nous déplaire.

…au point aveugle problématique que constitue l’élevage

                En traitant de manière transversale la question climatique, J.M. Jancovici questionne des sujets à priori éloignés des enjeux énergétiques. A ce titre, il prend régulièrement des positions radicales pour espérer limiter notre empreinte énergétique. Diminuer tôt ou tard la population humaine ou interdire les greffes d’organes pour les personnes de plus de 65 ou 70 ans en sont deux exemples significatifs. Il nous semble alors légitime de nous questionner sur la pertinence de tels propos. Est-ce vraiment sur ce genre de levier que se situent les principales marges de manœuvres ? Il affirme lui-même que les choix pour réduire notre impact environnemental sont mal éclairés lorsqu’il s’agit de se mettre délibérément au régime pour durer.

Paradoxalement, M. Jancovici sous-estime son manque d’éclairage sur l’apport de l’élevage pour espérer résoudre la crise environnementale. A contrario, il préfère des sujets comme l’aviation et le numérique, alors même que d’après ses propres résultats, les marges de manœuvre y sont très limitées.

Pourquoi est-ce que des experts compétents biaisent-ils en définitive leurs propres résultats d’étude ? Quelles motivations peuvent pousser un scientifique à minorer, consciemment ou inconsciemment, ses propres chiffres ?

De quelle quantité d’émission de GES l’élevage est-il responsable ?

Toujours dans son cours intitulé « La comptabilité carbone »[6], Monsieur Jancovici a soumis à l’expertise des étudiants de l’école des Mines des cas concrets à l’aide de bilans carbone d’un distributeur d’eau, d’un opérateur téléphonique, d’une société de BTP, d’une banque (hors prêts) ainsi qu’un organisme public de promotion des échanges culturels. Le but étant de dévoiler la pertinence de telle ou telle action qui aurait à priori été plébiscité, ce petit exercice d’analyse rapide de cas pratiques révèle toute l’utilité des bilans carbone. Si une diminution des émissions carbone est souhaitée, son bilan permet de comptabiliser les postes et aide ainsi à choisir le ou les actions les plus impactantes pour parvenir le plus efficacement et le plus facilement possible au résultat escompté.

Pour l’opérateur téléphonique français, l’électricité de chargement des téléphones portables se révèle ainsi être un poste d’émission marginal comparé à leur fabrication par exemple (facteur 10). L’action la plus intéressante quant à elle, semble être d’éviter de passer à la 5G comme le mentionne très justement un étudiant. Bien-sûr ces arbitrages impliquent des contreparties, qui vont généralement à l’encontre des intérêts de l’entité ainsi étudiée. Des arbitrages peuvent alors être réalisés en toute conscience si l’analyse fait état des éventuels coûts cachés potentiellement préjudiciables à l’entreprise.

A l’instar des différents cas concrets présentés aux étudiants, l’analyse du bilan carbone mondial par secteur nous renseigne sur les marges de manœuvre applicables à la réduction globale des gaz entropiques. Le 5 mars 2016, nous avions adressé une lettre ouverte à Jean-Marc Jancovici [7] concernant l’évaluation des émissions réellement imputables au secteur paraissant prépondérant dans la balance de par son imbrication sectorielle : l’élevage.

״L’élevage concentrerait à lui seul 14.5% des GES selon la FAO [8] mais 51% selon le World Watch Institute [9] qui affirme prendre en considération   la   respiration   du   cheptel   mondial. Sur   votre   visuel   «Décomposition   des émissions mondiales en 2014» 20% des émissions sont imputées à l’agriculture en générale. La  déforestation  représente  également  8%  du  total. Or toujours selon la FAO, l’élevage est responsable de 70% de la déforestation actuelle. Alors, quelles sont réellement les émissions imputables à l’élevage? ״

A cette question il nous avait précisé à juste titre :

״Sur la part de l’élevage dans les émissions mondiales, il faut sommer les émissions directes du cheptel (rumination, déjections), celles de la culture des céréales qui alimentent les bestiaux (protoxyde après épandage des engrais, diesel des tracteurs), voire de fabrication des engrais N pour la culture des céréales qui alimentent le cheptel, et enfin la déforestation en amont clairement imputable à l’alimentation animale (pâturages, soja).

La respiration n’entre pas en ligne de compte (attention à ne pas confondre avec rumination). La respiration restitue à l’atmosphère, sous une forme oxydée, le carbone contenu dans les plantes mangées par l’animal, et ce carbone provient… de l’atmosphère. C’est donc un cycle fermé. ״

Et nous a répondu sans détour : ״A vue de nez, j’accepte l’idée que ça fait une moitié au moins. ״

Or comme l’a très justement rappelé M. Jancovici ״les raisonnements en parts de camembert ne représentent pas les dépendances qu’il peut y avoir entre deux parts. ״ La déforestation et l’agriculture en constituent un très bon exemple.

Une moitié au moins… force est de constater qu’une telle information ne s’est jamais propagée jusqu’alors. Tout le monde semble avoir retenu que l’élevage représente à lui seul une part plus importante que celle de l’ensemble des transports réunis (13,5%)[10], très loin d’une moitié. Selon ses dires, ce résultat serait en fait obtenu en ramenant le pouvoir de réchauffement global (PRG) du méthane et du protoxyde d’azote sur une période de 20 ans au lieu des 100 ans communément utilisés[11]. Quelle échelle est alors aujourd’hui la plus judicieuse à utiliser ? Sa réponse semble nous renseigner quant à son avis sur cette question. Cependant, des désaccords semblent subsister sur la méthodologie à privilégier. Le seul passage d’une échelle de 100 à 20 ans ne permettant pas d’arriver à la moitié des émissions mondiales, mais plutôt aux alentours des 30%, quels sont alors les points implicites permettant d’y parvenir ?

Des études françaises…

Dans son article « Combien de gaz à effet de serre dans notre assiette ? »[12], M. Jancovici arrivait en 2010 à la conclusion que l’alimentation représentait environs 1/3 de nos émissions françaises. La dernière mise à jour date de 2017. Dans « Notre (r)évolution carbone »[13] son cabinet d’audit, Carbone 4 dévoilait précisément nos émissions de carbone : 23,6% pour l’alimentation avec 75% de viandes et produits laitiers soit 17,7% du total.

Déjà, une différence importante peut être constatée entre l’analyse sectorielle et la moyenne individuelle, la part des émissions liée à notre alimentation passe de 1/3 à 1/4. Seules des précisions quant aux méthodes de calculs semblent pouvoir éclaircir ces résultats.

Dans son dernier rapport « Faire sa part ? »[14], Carbone 4 précise le pouvoir et les responsabilités des individus, des entreprises et de l’état face à l’urgence climatique toujours à l’aide de ces fameuses parts d’émissions issues de bilans carbone. On y apprend que le passage d’un régime carné à un régime végétarien représente à lui seul 10% de baisse de l’empreinte totale (40% du total de la baisse maximale induite par les changements de comportements étudiés). Précision apportée : ״comparaison des facteurs d’émissions «Repas moyen» et «Repas végétarien» de la Base Carbone de l’ADEME. Les effets de bord tels que l’impact de la suppression de l’utilisation des déjections animales dans les amendements n’ont pas été pris en compte. ״

On retrouve environ ce chiffre à partir d’un simple produit en croix sur la réduction en pourcentage qu’impliquerait la suppression des viandes de l’alimentation de « Notre (r)évolution carbone » (9,7%). Ça semble logique, c’est Carbone 4 qui a produit les deux études.

…aux études internationales

Selon une étude publiée en 2013 basé sur le modèle suédois (Åström et al. 2013)[15], le régime végétarien permettrait de réduire de 46% la part d’émission de l’alimentation. Si on applique alors ce pourcentage à la part de « Notre (r)évolution carbone », on retombe sur 10,9% soit environs la même réduction annoncé par Carbone 4 au pourcentage près.

A la page 9 du rapport « Faire sa part ? » la remarque : ״ Parmi les actions individuelles à plus fort impact, le passage d’un régime carné à un régime végétarien, voire végétalien, est significatif ״

Ces deux régimes ne sont pourtant pas les mêmes et leur analyse sectorielle détaillée montre que les produits laitiers représentent à eux seuls 34% de la part de l’alimentation soit plus de 8% du total. Alors que le végétalisme bien mené est un régime viable pour tous à toutes les étapes du cycle de vie, bon pour la santé et bénéfique pour la prévention et le traitement de certaines maladies (Craig et al. 2009)[16], pourquoi ne pas envisager conséquemment un tel régime ? Bien qu’il s’agisse de régimes alimentaire ; un, plus poussé que l’autre pourrait-on dire, cet amalgame est incompréhensible à une telle différence de niveau d’émission.

Le Foodwatch allemand de son côté, a estimé que passer à une alimentation végétalienne réduirait de 87% les émissions liées à l’alimentation[17]. En appliquant à nouveau ce pourcentage à notre proportion de viandes et de produits laitiers dans « Notre (r)évolution carbone », nous arriverions à 20,1% de réduction d’émission de GES sur notre bilan total. Non loin des 17,7% calculés à partir des résultats de Carbone 4. Soit une réduction de 1/5 des émissions totales de GES.

Ces résultats sont bien-sûr approximatifs. Pour ce qui est des produits en croix brut appliqués aux résultats détaillés de Carbone 4, ils ne prennent pas en compte une augmentation de la ration de fruits, légumes, céréales, oléagineux, noix etc à laquelle nous pouvons nous attendre. Cependant, compte tenu des faibles taux d’émission des aliments d’origine végétale, et de la non prise en compte d’impacts tels la suppression de l’utilisation des déjections animales dans les amendements nous pouvons raisonnablement considérer ces résultats.

 

Une étude américaine a évalué que les émissions induites par un régime omnivore d’origine 100% locale sont 7 fois supérieures à celles induites par un régime végétalien non local (Weber C.L. et al., 2008)[18]. Il y est également constaté que, bien que les denrées alimentaires soient transportées sur de longues distances en général (livraison moyenne de 1 640 km et chaîne d’approvisionnement du cycle de vie de 6 760 km en moyenne), les émissions de GES associées aux aliments sont dominées par la phase de production, représentant 83% des 8,1 t des ménages américains moyens (empreinte CO2e / an pour l’alimentation). Le transport dans son ensemble ne représenterait que 11% des émissions de GES du cycle de vie, et la livraison finale du producteur au détaillant que 4%.

L’étude de Poore et Nemecek (2018)[19] serait une des études alimentaires la plus vaste menée à ce jour. Publiée dans la revue Science, elle a collecté les données issues d’un échantillon de près de 40 000 exploitations agricoles dans 119 pays et couvre 40 produits alimentaires représentant 90% de tout ce qui est consommé. L’impact général de ces aliments a été évalué : utilisation des terres, émissions de GES, utilisation de l’eau douce, pollution de l’eau (eutrophisation) et pollution atmosphérique (acidification). Elle confirme l’écart important qu’il existe entre les émissions des produits végétaux et animaux[20]. M. Jancovici l’avait présenté sur un graphique (Emissions de gaz à effet de serre liées à la production d’un kg de nourriture, en kg équivalent carbone, avec une discrimination par gaz, pour les produits dits « conventionnels »)[21]. D’après lui, les émissions de gaz à effet de serre liées à la production d’un kilogramme de nourriture en système biologique restent du même ordre, voire augmentent un peu[22]. Il précise : cela est lié au moindre rendement des cultures, et au fait que les amendements bio (fumiers par exemple) conduisent aussi à des émissions de protoxyde d’azote.

Cet écart important se révèle à chaque nouvelle étude, qu’il soit question d’émission de gaz à effet  de serre, de consommation d’eau, d’occupation des terres arables, etc. Ce gap pourrait être représenté par deux courbes de tendance. Une appliquée aux produits végétaux, l’autre aux produits animaux. On verrait alors qu’il existe clairement un saut quantitatif d’émissions, de consommation et de monopolisation des ressources dans la très grande majorité des cas de figures ce qui n’est significativement pas le cas comparé au local, biologique de saison.

 

Springmann et al. (2018)[23] ont produit une autre étude d’ampleur qui tend à confirmer ces résultats au niveau global. Les chercheurs de l’Université d’Oxford ont modélisé les systèmes alimentaires de 159 pays sur la base de 62 produits agricoles entre 2010 et 2050 en faisant varier les régimes alimentaires, la performance des pratiques agricoles, et la réduction des pertes alimentaires. 5 indicateurs ont été considérés : émissions de GES, empreinte eau bleue (irrigation comprise), occupation des sols, consommation de phosphore et d’azote chimique. Conclusion :

  • Le changement de régime alimentaire constitue le plus gros levier de la transition.

Brent F. Kim et al. (2019)[24] ont mené une étude d’ampleur en modélisant les empreintes de GES et d’eau de neuf régimes alimentaires de plus en plus végétaux, alignés sur les critères d’un régime alimentaire sain, spécifiques à 140 pays. Une transition théorique vers un régime végétalien a permis de réduire de 70% en moyenne les empreintes de GES liées au régime alimentaire par habitant, par rapport au niveau de référence. Les régimes végétaliens avaient les empreintes de GES par habitant les plus faibles dans 97% des pays étudiés. Compte tenu des faibles empreintes de GES par kilocalorie de la plupart des aliments d’origine végétale, même une augmentation substantielle de leur consommation n’a que très peu d’effets sur les émissions globales de l’alimentation. Une remarque intéressante est que dans 95% des pays, les régimes comprenant uniquement des produits d’origine animale pour un repas par jour émettent moins de GES que les régimes lacto-ovo-végétariens (dans lesquels les viandes terrestres et aquatiques étaient entièrement éliminées). Ceci s’explique en partie par le poids équivalent carbone considérable des produits laitiers.

Enfin l’étude de GRAIN et l’Institute for Agriculture and Trade Policy (IATP) nous dit que si la croissance du secteur de la viande et des produits laitiers continue comme prévu, le secteur de l’élevage pourrait absorber à lui seul, 80% du « budget » annuel d’émissions de gaz à effet de serre compatible avec la limitation du réchauffement climatique à 1,5°C d’ici à 2050. Autrement dit, 4/5ème des émissions admissibles !

 

A l’instar de Herrero et al. (2011)[25], nous pensons qu’il est impératif de connaître la part des émissions de GES réellement imputable à l’élevage, dans sa globalité, afin de la considérer conséquemment, c’est-à-dire à la hauteur de son impact. De telles disparités sont incompréhensibles, 14,5%, 20%, 30% et 51% sont écartés de plus d’un facteur 3, pour des proportions aussi massives c’est le seul et unique cas, les hypothèses ne parvenant décidément pas à expliciter les résultats.

 

Notre psychologie au secours du climat

A première vue, si nous partons de l’hypothèse que nous avons toutes les informations, nous pouvons raisonnablement espérer nous mettre en action afin d’endiguer le dérèglement climatique. Or, il semblerait que des mécanismes réfractaires au changement soient à l’œuvre. Pour changer ses habitudes il faut sortir de sa zone de confort, et ça n’est pas chose aisée. Une motivation certaine doit nous permettre de faire évoluer nos actions quotidiennes durablement.

La première partie de l’émission « Sauver la planète : pourquoi est-ce si difficile ? » de Xenius sur ARTE, (jusqu’à 7 min 30 s) nous renseigne sur notre difficulté de changer de comportement malgré nos bonnes intentions. La deuxième partie manque cruellement sont objectif comme toujours, mais ne nous y attardons pas car les ressorts y sont les mêmes que pour notre cas d’étude.

Susan Fiske et Shelley Taylor ont appelé « avarice cognitive » le fait qu’en situation de concurrence, toute personne opte pour une proposition qui produit le plus d’effet cognitif pour le moindre effort mental.[26] Ici, la psychologue environnementaliste Ellen Matthies, reprend cette théorie à son compte en nous disant que les êtres humains tendent à penser, analyser et percevoir les choses en optant pour les biais cognitifs les plus connus.[27]

Pour changer factuellement, il faut donc que le cerveau enregistre au préalable, de nouveaux chemins comportementaux. C’est le rôle d’une structure cérébrale bien particulière : les ganglions de la base. Lorsque nous apprenons quelque chose de nouveaux, conduire par exemple, nous répétons sans cesse les mêmes mouvements. Cela entraine la formation dans notre cerveau, de ce qu’on pourrait appeler, des sentiers battus. A chaque fois que nous les empruntons, ils se consolident. Petit à petit, notre cerveau enregistre ce processus dans les ganglions de la base, ce qui nous permet de développer des automatismes. Nous conduisons sans avoir besoin de beaucoup réfléchir. Problème, une fois ancrés, ces comportements automatisés sont difficilement modifiables.

Toujours selon Ellen Matthies, ce qui serait réellement efficace sont les intentions d’implémentation qu’elle illustre par cet exemple : pour effectivement prendre le vélo plutôt que la voiture, il faut se représenter en image la prochaine course de prévue, se projeter au moment d’aller chercher son vélo et de partir. Plus le nombre de projection est élevé, plus c’est efficace. Le cerveau enregistrerait plus facilement ce nouveau comportement car nous aurions déjà envisagé notre plan d’action avant même d’être confronté à la situation. Au début il est conseillé de se fixer des objectifs modestes. Un problème majeur est que notre environnement regorge d’informations qui inondent notre cerveau, rendant difficile toute nouvelle implémentation. Elle ajoute : malheureusement, nous ne sommes pas en mesure de formuler des intentions d’implémentation pour tous les domaines comportementaux qui existent sans risquer un surmenage. Mieux vaut donc commencer par se concentrer sur un objectif.

Les intentions d’implémentation seraient donc nécessaires à tout changement factuel de comportement dans le temps, l’objectif étant primordial pour le passage à l’action. Ceci-dit, encore faut-il qu’il soit le bon !

Il semble donc particulièrement important de focaliser sur les bons objectifs afin de se donner une conduite à suivre. L’étude de cas suivante tente de démontrer ces manquements qui passent largement inaperçus aux yeux du public pourtant le premier concerné.

L’approche de Jean-Marc Jancovici comme cas d’école

En moyenne, passer à un régime végétarien réduit de 4 fois plus ses émissions de CO2 comparé à ne plus prendre l’avion. Ce qui nous amène donc à une réduction de 2,12 t CO2/pers/an pour un régime végétalien, ce qui équivaudrait à 7,8 fois plus que de ne plus prendre l’avion… 7,5 fois par rapport au découpage Carbone 4. Une action individuelle qui ne réduirait non plus de 10% mais de 20% son empreinte carbone ne devrait-elle pas être clairement mise en avant ? Surtout qu’il n’existe pas d’autre action individuelle permettant de régler 1/5ème du problème !

Une « rapide » analyse des publications Facebook du compte de M. Jancovici[28] permet d’avoir un aperçu des sujets marottes qui sont (supposons-le) représentatifs de son état d’esprit. L’attribution personnelle des publications ne saurait être faite au vue du nombre de personnes qui gèrent et donc publient sur sa page Facebook.

80 publications en 1 mois dont 6 qui abordent de près ou de loin le sujet de l’élevage et 2 au sujet de la viande industrielle majoritairement responsable de la déforestation amazonienne. Une seule publication pointe lourdement l’élevage pour les émissions de méthane des bovins, et la déforestation qu’il induit depuis le début de l’humanité, seulement si on clique sur « Afficher la suite » car sinon, le titre n’est pas très parlant : Comment les sols et l’agriculture peuvent aider le climat[29]. En parcourant l’article, on apprend finalement que ״ Les prairies utilisées par l’élevage ont, d’ailleurs, un rôle positif reconnu pour le climat : elles sont classées parmi les meilleurs stockeurs de carbone dans les sols, avec les forêts, selon l’INRA. ״ A ce sujet, le stockage des prairies semble largement surestimé d’après cette petite vidéo[30] de référence très bien réalisée, mais ne nous égarons pas.

Suivant régulièrement depuis plus de 5 ans les interventions de M. Jancovici, nous pouvons nous rendre compte de la place que prend l’élevage dans ses réflexions. Notre lettre ouverte avait donné lieu à une réponse quelque peu surprenante de sa part. Nous avons donc tenté de partager au maximum cette information, de le faire réagir dans son passage à l’émission Thinkerview, dans un live Facebook, et dans nombre de publications en rapport à l’élevage, toujours en le citant et l’identifiant. Jamais nous n’avons eu le plaisir de l’entendre à ce sujet, pourtant au cœur de son engagement quotidien. Ici, faisons le parallèle avec ce qu’il dit en conférence à Loudun ״ Si le journal avait pour vocation de représenter les faits et rien d’autre, et bien pour 1 article qui vous parle du solaire il devrait y en avoir 10 qui vous parlent du charbon ״.[31] Logique, non ?

Force est de constater que l’élevage constitue bien un point aveugle délibéré. Pratiquant une veille active depuis la création de notre association APALA (qui vise à rendre soutenable nos actions), nous remarquons très régulièrement des couacs tels que celui du 26 juin dernier où Carbone 4 publia une fiche synthèse visuelle à propos de leur rapport[32]. Il se trouve que l’action individuelle la plus impactante, à savoir devenir végétarien, a été oubliée. Après l’avoir fait remarquer en commentaires, l’erreur a été réparée mais visuellement, bien que citée en première (ce qui est rarement le cas alors soulignons-le), elle paraît être au même niveau que privilégier le vélo, ou ne plus prendre l’avion. Un facteur 4 semble pourtant être assez considérable pour la rendre plus visible…

Malheureusement pour notre compréhension collective, et donc notre capacité d’agir, nombre d’exemples peuvent ainsi être relatés. L’intervention de Shafik Asal[33] (fondateur d’Eco2initiaitive) au colloque 2018 de Bon pour le Climat est révélatrice de ces « omissions involontaires stratégiques ».

Cet angle mort empêche d’envisager conséquemment une hiérarchisation de nos priorités face au changement climatique biaisant ainsi tout arbitrage qu’il faudrait pourtant pragmatiquement envisager.

L’élevage ne concerne pas uniquement le secteur de l’alimentation

Il ne s’agit ici « que » de l’alimentation. Il doit pouvoir se dégager un facteur moyen de réduction d’émission lié au remplacement des produits animaux par des produits végétaux, au-delà de ce secteur.

Pour rappel, les produits animaux sont utilisés dans de nombreux autres secteurs tels que :

  • l’habillement, l’ameublement et la décoration (cuirs, laines, soies, graisses, poils, plumes et duvets)
  • les produits des secteurs de la chimie, des cosmétiques et de la pharmacie
  • tests effectués sur les animaux (expérimentations)
  • exploitation des animaux liée aux activités de loisirs tels que spectacles, sports, et autres activités ‘récréatives’

Mais alors quelle part de la balance peuvent prendre les animaux que nous choisissons sans cesse de renouveler ?

L’indicateur économique nous renseigne sur l’ampleur de la situation

Jean-Marc Jancovici établit un lien entre la variation de production de pétrole en volume et la variation du PIB par personne[34] avec ce décalage temporelle qui expliquerait que l’économie « réagit » au pétrole disponible. Quant à elle, Véronique Seltz (docteure en économie à l’Université Paris Dauphine) a tenté d’observer ce que ferait l’avènement d’un choc végane sur l’économie française. L’arrêt total de l’exploitation des animaux serait à l’origine de contraintes telles qu’un bouleversement des techniques de production est à envisager. Il serait alors à l’origine de cette destruction créatrice chère à Schumpeter et apporterait un ‘changement qualitatif et discontinu de l’évolution économique’, ce que l’on appelle le développement[35].

Sans distinction entre la création et la destruction d’activité, elle évalue ainsi à 64,57% (soit près des 2/3) de l’économie française[36] qui serait touchée par un tel choc.

Si un tel facteur moyen de réduction d’émissions lié au remplacement des produits animaux par des produits végétaux était calculé, alors nous pourrions envisager l’appliquer à une part importante de notre économie. Ce ne serait évidemment pas une mince affaire d’opérer ce changement à l’échelle nationale déjà, mais internationale également étant donné que la FAO estime qu’un milliard de pauvres dépendent de l’élevage pour se nourrir et ‘gagner’ leur vie[37]. Tandis que 815 millions de personnes souffrent de la faim aujourd’hui dans le monde, pratiquement 80% des personnes pauvres vivent dans des zones rurales et dépendent de l’agriculture, de la pêche et de l’exploitation des forêts comme principale source de revenus et de nourriture[38].

Toujours est-il qu’aujourd’hui, les process animaux dépendent intrinsèquement des process végétaux, et non réciproquement.

Le dilemme énergétique

״Nous ne sommes que convertisseur d’énergie״ Jean-Marc Jancovici – Conférence Lost in Transition.

Poore et Nemecek (2018) nous apprennent que 18% de calories et 37% de protéines seulement sont couverts par les produits issus de l’élevage. Comment expliquer une si faible contribution pour un si fort impact ? Le réseau trophique permet de nous apporter un éclairage.

Étant des systèmes dissipatifs ouverts, les êtres vivants, perdent constamment de l’énergie par entropie. Celle-ci créé de la chaleur et c’est pourquoi nous rayonnons tous suivant l’intensité de notre activité. Imaginez un radiateur de puissance proportionnelle à la taille du système dissipatif en question et de son activité qui chauffe tout au long de son existence. Cette énergie-là est perdue et nous ne pouvons rien y faire. Aucune optimisation ne peut réduire cette fuite énergétique autrement qu’à la marge (méthanisation par exemple).

Les maillons d’une chaîne alimentaire sont en fait des niveaux trophiques. En écologie, ils sont reliés entre eux par un transfert d’énergie et de biomasse (flux de carbone et d’azote) au sein d’un écosystème. Le terme trophique se rapporte à tout ce qui est relatif à la nutrition d’un tissu vivant ou d’un organe. Par exemple, une relation trophique est le lien qui unit le prédateur et sa proie dans un écosystème[39].

La loi de Raymond LINDEMAN (qui date de 1942), nous apprend que la quantité d’énergie passant d’un maillon à l’autre de la chaîne est de seulement 10 %. Appelée aussi « loi des 10% » dans les ouvrages élémentaires, celle-ci précise que seule une fraction de l’énergie qui pénètre à un niveau trophique donné dans une biocœnose (ensemble des êtres vivants établis dans un même milieu), est transmise aux organismes situés à des niveaux trophiques supérieurs, apprend-on dans « Eléments d’écologie : Ecologie fondamentale ». Les estimations du contenu énergétique des divers types d’organismes effectuées pour l’ensemble de la biosphère confirment largement l’évaluation moyenne faite par LINDEMAN des taux de transfert d’énergie entre les divers niveaux trophiques d’une biocœnose[40].

  • D’un maillon à l’autre, les transferts d’énergie ont donc un très mauvais rendement.

Une étude de la FAO (A. Mottet et al., 2017) confirme que les animaux sont de mauvais convertisseurs d’énergie en alimentation humaine. A taux de protéine égal, pour produire 1 kg de viande sans os, il faudrait en moyenne 2,8 kg d’aliments destinés à la consommation humaine dans les systèmes ruminants et 3,2 kg dans les systèmes monogastriques (Table 1 p.3)[41]. Ce qui fait respectivement 64% et 69% de perte de conversion. Il est intéressant d’observer que le ratio de protéines absorbées sur les protéines rendues de l’ensemble des produits animaux (viandes, lait et œufs inclus) est de 10 (10% de rendement, 90% de perte)[42]. Une loi ne porterait-elle pas ce nom quelquefois ?

Dans cet exercice il convient de prendre en considération l’efficience brute de conversion pour l’impact global et l’efficience nette de conversion dans le cadre de la disponibilité alimentaire. Dans ce cas, la moyenne est de 2,6 protéines consommées pour 1 rendue (62% de perte), avec 81% des élevages consommateurs nets de protéines. Pour davantage de précisions je vous conseille l’excellent article « Dix kilos de végétaux pour un kilo de viande : l’élevage se sert-il dans nos assiettes ? ».[43]  Bien que localement, il puisse être contributeur en protéines dans des cas spécifiques, l’élevage gaspille massivement nos ressources.

D’après Rastoin et Ghersi 2010[44], la production animale depuis la récolte de plantes comestibles jusqu’à la consommation humaine occasionnerait plus de 56% de perte énergétique[45] (soit 2,3 protéines consommées pour 1 rendue). Non loin des 62% de l’étude précédente.

 

Ces études nous démontrent clairement que nous sommes en concurrence alimentaire avec l’élevage.

La démographie pose-t-elle vraiment problème ?

Tout comme Jean-Marc Jancovici, nous pensons qu’aider les pays à maîtriser leur facteur démographique est nécessaire, mais en premier lieu, pour l’émancipation des femmes. Bien qu’il diminuerait la pression environnementale que nous exercerions à la racine, en réduisant littéralement le nombre d’individu consommateurs de ressources, nous pensons qu’il constitue un levier chimérique qu’il est impératif de contextualiser.

En creusant un trou de 1km de large, 1km de long et 200 m de profondeur, on peut faire disparaître sans difficulté la totalité de l’espèce humaine (même tout habillée).[46] C’est à ce farfelu calcul que s’est adonné l’original auteur Michel Dalmazzo, dessinateur à l’occasion.

Plus sérieusement, pour se rendre compte de ce que l’humanité représente sur notre planète, l’étude de la distribution de la biomasse terrestre a été réalisée par YM Bar-On et al., (2018)[47]. Nous constituons seulement 36% de la biomasse des mammifères terrestres, tandis que 60% sont des animaux d’élevage et 4% des animaux sauvages. Pour ce qui est des oiseaux, 70% sont d’élevage et 30% sauvages. Il y a également 3 fois plus de virus, de vers, 12 fois plus de poissons, 17 fois plus d’insectes, araignées et crustacés ; et 200 fois plus de champignons, 1200 fois plus de bactéries et 7500 fois plus de plantes. En fait, l’essentiel de la biomasse est constitué de plantes à 82% et de bactéries à 13%, le reste représentant une fraction infime de la biomasse totale.

On y apprend également que la biomasse d’un groupe n’est ni corrélée au nombre d’espèces, ni au nombre d’individus qui les composent. La présentation des résultats de cette méta-analyse a été réalisée sur le site Planet-Vie[48]. En s’appuyant sur des études estimant la biomasse passée, les auteurs nous disent que l’humain serait responsable de la disparition de la moitié de la biomasse des plantes terrestres. Or toujours selon Poore et Nemecek (2018), 83% des terres exploitées le sont à destination de l’élevage.

De plus, le nombre d’animaux d’élevage croît beaucoup plus vite que la population humaine, de 6 milliards en 1961 à plus de 60 milliards aujourd’hui, soit un facteur 10, tandis que nous avons « seulement » doublé notre population. Le rapport « animaux d’élevage »/ « humains » augmente alors que nous pourrions nourrir 15 milliards d’humains en passant d’une agriculture basée sur l’élevage à une agriculture basée sur le végétal.[49] Notre mode de vie semble bien responsable des dégâts que nous connaissons actuellement plutôt qu’une prétendue démographie qui certes accentue les effets délétères, mais ne constitue pas un problème en soi si un mode de vie soutenable était adopté. Et puis quel sens aurait une généralisation démographique avec des différences telles que certains s’empiffrent tellement qu’ils consomment et donc polluent, pour tous les autres ?

Ici aussi de nombreuses études démontrent que l’alimentation végétale est incroyablement moins consommatrice de terre arable. Mais le partage de l’eau constitue un exemple parlant et à ce titre, nous vous conseillons l’excellente fiche « Le problème de l’eau » de l’AVF[50] ainsi que l’article du blogueur Nicolas B.[51] qui explique les différences entre eau verte, bleue et grise. D’autant que d’après le sénateur écologiste Ronan Dantec, vice-président de la commission développement durable du Sénat, la priorité immédiate serait de trouver un usage très économe de l’eau en agriculture.[52]

D’après Mathieu Ricard, l’élevage monopoliserait la moitié de la consommation d’eau douce mondiale, déverserait 50% des eaux polluées en Europe alors que 70% de l’eau douce mondiale est déjà dégradée ou polluée. Nous disposons pourtant d’un stock d’eau douce limité (seuls 2.5% de l’eau de la planète est de l’eau douce avec les 3/4 contenus dans les glaciers et les neiges éternelles). Or 1m3 d’eau serait nécessaire pour produire 1000kcal d’aliments d’origine végétale et 5m3 pour 1000kcal d’aliments d’origine animale. Alors que chaque Terrien dispose de 5000L d’eau par jour, la nourriture d’un français par jour en demande 9000L, contre 3600L si elle était d’origine végétale, ce qui serait soutenable.

L’augmentation de la population a pour conséquence directe la diminution de la surface de terre cultivable par personne.[53] Alors, plutôt que de céder à un certain malthusianisme ambiant, pourquoi ne pas préconiser un changement de régime alimentaire en se réappropriant directement les parcelles semencières tout en économisant au maximum l’eau ?

Partage contre accaparement des ressources

Au même titre que pour la question démographique, quel type de société empêcherait une greffe d’organe à une personne décrétée comme trop âgée ? Les médecins sont assermentés pour autoriser ou non une greffe d’organe dans l’intérêt du patient. Mais pouvons-nous réellement imaginer interdire une intervention chirurgicale sous un prétexte écologique ? Pouvons-nous sérieusement envisager une politique de l’enfant unique afin de diminuer la population ? Comment seraient choisies ces personnes et quels seraient les bons critères ?

Alors que leurs données couvrent 90% de la population, Thomas Piketty et Lucas Chancel dressent dans l’étude « Carbon and inequality: from Kyoto to Paris »[54] un tableau consternant :

Les  10%  des  individus  les  plus émetteurs  sont  aujourd’hui  responsables  de  45% des  émissions  mondiales  alors  que  les  50%  les moins  émetteurs  sont  responsables  de  moins  de 13% des émissions. Les 40 % du milieu émettent 42% des émissions mondiales. Les 1% les plus riches quant à eux, émettent plus de 2000 fois plus que les 10% les plus pauvres. Il est intéressant de remarquer que, de 1998 à 2013, le groupe représentant les individus les  2%  les  moins  émetteurs  au  monde  a  vu  ses  émissions  de CO2e baisser de 12% par personne.

1% de la population mondiale qui ne représente pourtant que 70 millions de personnes, polluent autant que 140 milliards de personnes équivalent aux 10% les plus pauvres. Les ressources de la planète ne subviennent pas aux besoins fondamentaux du milliard de personne le plus pauvre alors que 70 millions de personnes ont un mode de vie qui impacte autant que 140 milliards de ces mêmes personnes. Il y a un tel problème d’inégalité que la démographie ne reflète pas le problème auquel nous faisons face. Quel sens aurait une moyenne de telles disparités ? Imaginez une courbe de tendance… Comme la biomasse d’un groupe n’est ni corrélée au nombre d’espèces, ni au nombre d’individus qui les composent, l’impact de l’espèce humaine semble plus corrélée à ses niveaux d’inégalités qu’à sa démographie.

Conclusion

APALA s’est donné pour mission d’œuvrer à un mode de vie soutenable en aiguillant les actions de chacun par des informations fiables et la mise en œuvre de solutions concrètes.

Dans l’immédiat, il nous faut un horizon. Il nous faut planifier des réductions progressives sectorielles afin d’abaisser drastiquement nos émissions carbone. S’il nous faut diviser par 3 cette quantité en 30 ans, il est urgent de tracer cet horizon pour fédérer au plus vite. Non pas une, mais des solutions majeures doivent être définies pour entraîner le maximum de personnes avec des objectifs communs. Cependant, une hiérarchisation des priorités permettra d’agir efficacement.

En résumé, d’après les différentes études citées et l’analyse précédente, le passage à un régime végétalien réduirait en moyenne de ¾ les émissions liées à l’alimentation. Il réduirait par la même occasion la perte de protéines mondiales de près de 60%. Quant à l’élevage dans sa globalité, la fourche(tte) va de 14,5% à 51% des émissions de GES mondiales suivant les études. M. Jancovici nous affirme que le secteur représenterait de ¼ des émissions à la moitié en ramenant l’échelle de temps du forçage radiatif considérée de 100 à 20 ans. Pour ce qui est de l’eau, on diviserait notre consommation par un facteur de 3 à 5 suivant les études (monopolisation serait plus correct scientifiquement).

Considérant l’ensemble des données précédemment citées et toutes celles qui manquent par souci de digestibilité, le constat nous apparaît sans équivoque. Il est urgent de revoir notre alimentation collectivement. Or sur les 9 propositions du Shift Project « Pour que l’Europe change d’Ere », la dernière concerne l’alimentation, et elle préconise en premier lieu la division par deux du gaspillage alimentaire. Ensuite pour l’élevage, la priorité serait donnée à la qualité plutôt qu’à la quantité en proposant de créer un label « Haute Qualité Environnementale ». Aucune remise en question du modèle agricole n’est discernable, et encore une fois, les émissions de GES imputables à l’élevage sont copieusement dissimulées (75% de 12% ?). The Shift Project est pourtant une association d’intérêt général, un think-tank dont la mission est d’éclairer et influencer le débat sur la transition bas-carbone en France et en Europe : ils constituent des groupes de travail autour des enjeux les plus délicats et le plus décisifs de la transition et font la promotion des recommandations de ces groupes auprès des décideurs politiques et économiques.

Les analyses de Jean-Marc Jancovici nous sont utiles en participant à une meilleure compréhension de l’énergie et du changement climatique entropique. Cela-dit, les curseurs doivent être mis aux bons endroits. Comment croire à la fameuse transition énergétique dès lors que les politiques, nationales, régionales et communales pointent collectivement du doigt la tomate importée alors que c’est le cochon, la poule et les poissons bien de chez nous qui posent problème ? Les animaux de trait ont besoins de la même surface agricole que la nôtre pour se nourrir. Un monde avec des tracteurs à la place de ces animaux peut héberger plus d’êtres humains que si on revient aux bêtes de somme nous rappelle J.M. Jancovici. Il faut réfléchir « système » et considérer la généralisation des pratiques. Qui choisirons-nous de nourrir ? A combien d’équivalents humains choisirons nous de subvenir contre le renoncement au produits animaux ? L’alimentation est le domaine par excellence où nous pouvons accroitre notre résilience. La sortie de l’élevage semble en être la première condition. Si nous parvenons à un tel challenge, alors que l’implication de toutes et tous en est le prérequis, nous serons en bonne posture pour d’autres changements à la hauteur des exigences, pour que les règles de 3 bouclent à la fin

 Tout le monde s’accorde à dire qu’il y a urgence, mais personne ne semble voir le nez au milieu de la figure. L’approche qui semble fustiger le confort de vie ne nous semble pas pertinente. Du moins si l’on ne souhaite pas voir une élite cosmopolite mondiale faire session avec le genre humain. Les inégalités sont tellement fortes qu’il sera vain de convaincre la majorité des Terriens à ne pas améliorer leur niveau de vie. Qui plus est, nous voyons bien ici les limites de la légitimité d’une telle action. Alors que près d’un milliard de personnes souffrent de malnutrition, l’élevage est généralisé, globalisé et demain relocalisé ? Combien de petits élevages faudra-t-il pour tous nous nourrir ? Là encore, le déterminisme social à l’œuvre, une discrimination spatiale sera inévitable. Et à quoi bon d’ailleurs ? Plomberons-nous tous nos efforts de sobriété énergétique pour du fromage animal alors que son équivalent végétal, 2, 3 (voir plus) de fois plus économe en ressources et d’autant moins polluant pointe déjà le bout de son nez ? La révolution végétale est à l’œuvre et nous offre une perspective d’avenir, contrairement au modèle actuel. Au jour où nous questionnons la radicalité, ne serait-ce finalement pas si enthousiasment d’envisager faire autrement ? En considérant la majorité de nos co-habitants les autres animaux par exemple ?

Les éleveurs croulent sous les dettes et c’est la catégorie socio-professionnelle (bovins laitiers en particulier) la plus soumise au suicide. Une pancarte proclame : « Je suis éleveur, je meurs ». Souhaitons-nous réellement réformer ce système ou chercherons-nous des portes de secours ? Une telle misère humaine n’est pas souhaitable et un tel système déperditif n’est pas soutenable à tout point de vue. Les éleveurs doivent être accompagnés pour devenir des transformateurs à forte valeur ajoutée, sur une activité viable tant écologiquement qu’économiquement. Lost in transition… À la question « Que faire ? » bien que les solutions soient multiples, le plus simple est de commencer par l’action à sa portée la plus réductrice : le végétal sous toutes ses formes plutôt que quelconque produit animal d’où qu’il vienne. Végétalisons-nous !

En définitive, nous nous en remettons, conséquemment aux dires de la FAO, datant pourtant de 2006 (Steinfeld H. et al., 2006) :

L’élevage devrait être au cœur des politiques mises en place pour faire face aux problèmes de dégradation des sols, de changement climatique, de pollution de l’air, de manque de ressources en eau ou de leur pollution, et d’érosion de la biodiversité.

à TABLE !!!

[1] https://youtu.be/Ubx9YbMz8gM?t=542

[2] http://www.cnrs.fr/fr/les-deux-modeles-de-climat-francais-saccordent-pour-simuler-un-rechauffement-prononce

[3] https://jancovici.com/changement-climatique/predire-lavenir/ou-nous-situons-nous-dans-lechelle-des-temperatures-par-rapport-au-passe/

[4]http://www.socialter.fr/fr/module/99999672/834/jean_marc_jancovici__qleurope_est_en_dcroissance_nergtique_depuis_2007

[5]https://fr.wikipedia.org/wiki/Convention-cadre_des_Nations_unies_sur_les_changements_climatiques

[6] https://youtu.be/lgoUns8Cu0w?t=7405

[7] https://www.apala.fr/correspondances-jancovici/

[8] http://www.fao.org/livestock-environment/fr/

[9] https://cloud.apala.fr/index.php/s/LivestockAndClimateChange

[10] https://cloud.apala.fr/index.php/s/EmissionsMondialesParSecteur

[11] https://youtu.be/j48hBShnfB0?t=8559

[12] https://jancovici.com/changement-climatique/les-ges-et-nous/combien-de-gaz-a-effet-de-serre-dans-notre-assiette/

[13] https://cloud.apala.fr/index.php/s/NotreRevolutionCarbone

[14] http://www.carbone4.com/wp-content/uploads/2019/06/Publication-Carbone-4-Faire-sa-part-pouvoir-responsabilite-climat.pdf?fbclid=IwAR3o2c653xJU3eIyTS73F7tzmznYEppyKfxiDca_OD-ZogaxVX7l9JlrGFE

[15] Åström, S., Roth, S., Wranne, J., Jelse, K., & Lindblad, M. (2013). Food consumption choices and climate change. Report B2091.

[16] Craig, W. J., & Mangels, A. R. (2009). Position of the American Dietetic Association: vegetarian diets. Journal of the American Dietetic Association, 109(7), 1266-1282.

[17]https://www.foodwatch.org/fileadmin/foodwatch_international/campaigns/climate/foodwatch_report_on_the_greenhouse_effect_of_farming_05_2009.pdf

[18] Weber, C. L., & Matthews, H. S. (2008). Food-miles and the relative climate impacts of food choices in the United States.

[19] Poore, J., & Nemecek, T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987-992.

[20] https://science.sciencemag.org/content/sci/360/6392/987/F1.large.jpg?width=800&height=600&carousel=1

[21] https://jancovici.com/wp-content/uploads/2010/01/assiette_graph5_en.png

[22] https://jancovici.com/wp-content/uploads/2010/01/assiette_graph6.png

[23] Springmann, M., Clark, M., Mason-D’Croz, D., Wiebe, K., Bodirsky, B. L., Lassaletta, L., … & Jonell, M. (2018). Options for keeping the food system within environmental limits. Nature, 562(7728), 519.

[24] Kim, B. F., Santo, R. E., Scatterday, A. P., Fry, J. P., Synk, C. M., Cebron, S. R., … & Neff, R. A. (2019). Country-specific dietary shifts to mitigate climate and water crises.

[25] Herrero, M., Gerber, P., Vellinga, T., Garnett, T., Leip, A., Opio, C., … & Montgomery, H. (2011). Livestock and greenhouse gas emissions: The importance of getting the numbers right. Animal Feed Science and Technology, 166, 779-782.

[26] Fiske, S. T., & Taylor, A. (1984). SE: Social Cognition.

[27] https://youtu.be/_GIk2BHBzSY?t=122

[28] https://cloud.apala.fr/index.php/s/PublicationsFBCompteJANCOVICI

[29] https://www.goodplanet.info/actualite/2019/08/08/comment-les-sols-et-lagriculture-peuvent-aider-le-climat/?fbclid=IwAR0EVttp1PummQSbd9ln-tBbU1okhwc7hHDY3-ZHNnMYEvqFmRb4XQTEXrg

[30] https://www.youtube.com/watch?v=nub7pToY3jU

[31] https://youtu.be/Ubx9YbMz8gM?t=552

[32] https://www.facebook.com/fr.carbone4/posts/2389230774466417

[33] https://youtu.be/vNMJ4fRQmYk?t=161

[34] https://www.facebook.com/jeanmarc.jancovici/posts/10158472923872281

[35] http://variances.eu/?p=1852

[36] https://youtu.be/aF43ubo9csg?t=3245

[37] http://www.fao.org/livestock-environment/fr/

[38] http://www.fao.org/3/a-i8037f.pdf

[39] https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9seau_trophique

[40] https://cloud.apala.fr/index.php/s/LoiDeLindeman

[41] Mottet, A., de Haan, C., Falcucci, A., Tempio, G., Opio, C., & Gerber, P. (2017). Livestock: On our plates or eating at our table? A new analysis of the feed/food debate. Global Food Security, 14, 1-8.

[42] https://cloud.apala.fr/index.php/s/LElevageConsommateurNetDeProtein

[43] https://criticalvegan.com/2019/09/13/dix-kilos-de-vegetaux-pour-un-kilo-de-viande-lelevage-mange-til-dans-nos-assiettes/

[44] Rastoin, J. L., & Ghersi, G. (2010). Le système alimentaire mondial. Concepts et méthodes, analyses et dynamiques. Versailles: Éditions Quae.

[45] https://cloud.apala.fr/index.php/s/PertesEnergetiqueSystemeAnimal

[46] https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/sept-milliards-164071

[47]Bar-On, Y. M., Phillips, R., & Milo, R. (2018). The biomass distribution on Earth. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(25), 6506-6511.

[48] https://planet-vie.ens.fr/article/2540/repartition-biomasse-terre

[49] https://cloud.apala.fr/index.php/s/NourrirSonMonde

[50] https://cloud.apala.fr/index.php/s/LeProblemeDeLEau

[51] https://criticalvegan.com/2019/07/02/15-000l-deau-pour-un-kilo-de-boeuf-vraiment/

[52] https://youtu.be/q-_mlM-YGYk?t=151

[53] Flachowsky, G., Meyer, U., & Südekum, K. H. (2017). Land use for edible protein of animal origin—A review. Animals, 7(3), 25.

[54] http://piketty.pse.ens.fr/files/ChancelPiketty2015.pdf

Même importé et suremballé, il vaut mieux manger végétal !

C’est sous ce titre un brin provocateur, qu’à été publié notre entretien lors de notre rencontre avec Le Magazine des Autres Possibles (MAP pour les intimes). Bien sûr, le mieux est d’éviter le plus possible les emballages et de privilégier la localité, mais pas envers et contre tout, c’est ce que nous allons voir ici…

La défense de l’élevage quoi qu’il en coûte

Réponse aux arguments de défense de l’élevage spécifiquement formulés dans l’article de Frédéric Denhez publié dans Le Figaro en avril 2021.

Sécheresse: l’inéluctable recul de l’élevage

Signataires Ricardo Azambuja, Rennes School of Business (France) et Fundação Dom Cabral (Brésil) Gilles Belaud, professeur à l’Institut Agro en sciences de l’eau Noé Bugaud, étudiant en biologie Agnès Ducharne, chercheuse en hydrologie, Paris  Michel Duru, directeur...

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Au travers les résultats des études du cabinet Carbone 4 ainsi que des études internationales d’ampleurs, nous tentons de démontrer que le curseur ne pointe délibérément pas vers la meilleure stratégie de réduction des émissions de GES.

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Chantier participatif pour la construction d’un dôme pépinière pour la « Petite Ferme Urbaine » de Bellevue, Nantes