Les actions efficaces pour réduire notre empreinte carbone

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Le 26 octobre 2022, le journal Libération a publié un article à propos de l’empreinte carbone moyenne d’un Français sur une année. Présentées sous forme d’une infographie originale, les moyennes par poste d’émission issues du blog sur la science et la vie “ Ravijen ” sont reprises. Ces résultats corroborent à peu près ceux du cabinet de conseil de Jean-Marc Jancovici (Carbone 4) publié 10 ans plus tôt dans Terraeco, à la différence près que l’alimentation venait en première position plutôt qu’en quatrième. Fin 2021, le site internet MyCO2, propulsé par Carbone 4, publiait leur graphique de référence de l’empreinte carbone moyenne française en précisant que c’est le périmètre le plus complet et précis à ce jour. En faisant le point sur les impacts psychologiques du changement climatique, un nouvel article de Polytechnique insights nous apprend que pour chaque degré supplémentaire il y aurait approximativement 1 % d’augmentation du taux de suicide.

Points clefs :

  • Informons sur les meilleures actions pour le climat avec le plus de fiabilité, de transparence, en prêtant attention à l’équité, en ne sous-estimant pas les efforts de chacun et en renseignant le plus possible les obstacles pour mieux les aborder.
  • Au niveau individuel, envisageons des plans d’action avant même d’être confrontés aux situations pour faciliter nos changements de comportement. Plus nous nous projetons, plus c’est efficace.
  • Au niveau social, communiquons sur les changements de comportements pour nous orienter vers des points de basculement moraux qui nous pousseront à adopter des comportements vertueux.
  • Mobilisons nos meilleurs atouts à travers nos connaissances transdisciplinaires pour ralentir le plus possible le changement climatique afin de nous laisser plus de temps d’adaptation à l’élévation de température que nous connaîtrons.
  • Adoptons ces mesures à travers des actions claires et compréhensibles pour encourager au plus possible à adopter un esprit d’écologiste efficace.


L’hypothèse de la variation suivant le périmètre

La différence de l’empreinte de l’alimentation dans les résultats présentés par Ravijen et Terraeco correspondrait à une réduction de la consommation de viande et des produits laitiers de 1843 à 1552 kg éq. CO2 par personne par an. Malheureusement, ce n’est pas la réduction de la consommation de viande (ni des produits laitiers) qui en est à l’origine, car elle ne baisse toujours pas en France. Cette différence viendrait plutôt de la prise en compte de données différentes suivant la variation du périmètre étant donné que les mêmes postes d’émissions peuvent être affectés à différentes catégories.  Pour en avoir le cœur net, il aurait fallu avoir le détail des calculs et connaître les données d’entrées utilisées dans chaque catégorie, mais malheureusement nous n’y avons pas accès.

Visibiliser les secteurs pour identifier les actions

Tout l’intérêt de l’article de Libération est de visibiliser le fait que les secteurs du transport, du logement et de l’alimentation sont responsables en moyenne de 70% de notre empreinte carbone (soit près des trois quarts). Bien que nous ayons tous des empreintes carbone plus ou moins importantes, via une moyenne nationale par secteur, nous appréhendons mieux nos bilans carbone respectifs. Nous pouvons identifier les catégories responsables de la majorité de nos émissions et cibler notre action. Ainsi, nous avons tout intérêt à identifier dans chacun de ces trois secteurs, les leviers d’action les plus efficaces pour réduire notre empreinte carbone.

Notons aussi que deux postes ayant une alternative commune crédible pourraient être rassemblés pour faciliter l’identification de la meilleure action. Par exemple ici, la viande et les produits laitiers proviennent de l’élevage. Or l’alimentation plus végétale par le remplacement des produits animaux par des équivalents végétaux offre une alternative aux deux, qui pourraient être rassemblés dans la catégorie “produits animaux”. Sa promotion permet donc d’apporter une réponse commune claire plus facilement distinguable.

Pour le transport, l’article mentionne le fait que la fabrication et l’utilisation de la voiture individuelle sont responsables de la majorité des émissions (si l’on en a une bien sûr). À défaut de privilégier le vélo qui constitue de loin le meilleur levier, on peut par exemple prioriser l’achat d’occasion et la mutualisation. Pour le logement, en consommant 60% de l’énergie, le chauffage constitue le principal émetteur. En plus d’améliorer son isolation lorsque c’est possible, remplacer son foyer ouvert (cheminée), sa chaudière au fioul ou au gaz par un poêle de masse (poêle à bois bûche écologique qui améliore le confort thermique) peut être une bonne solution. Enfin, pour l’alimentation, remplacer les produits de l’élevage par des produits végétaux équivalents constitue l’action au plus fort potentiel réducteur d’émission de gaz à effet de serre que nous pouvons avoir dans les pays riches en réduisant de 61% des émissions annuelles de la production agricole et en doublant notre dividende climatique[1]. À l’échelle mondiale, l’abandon rapide de l’agriculture animale aurait même le potentiel de stabiliser les niveaux de gaz à effet de serre pendant 30 ans et de compenser 68 % des émissions de CO2 au cours de ce siècle[2].

 

Prioriser pour augmenter l’impact

            Bien sûr, il existe beaucoup d’autres solutions pour réduire notre empreinte carbone. Seulement, identifier clairement les plus efficaces, c’est-à-dire, celles qui sont les plus à même de la réduire est primordial. Par exemple, revenons sur l’alimentation, qui nous concerne tous, au quotidien et qui, lorsqu’elle ne constitue pas un angle mort, est mal appréhendé. En France, d’après une étude européenne publiée en 2018, les produits animaux sont responsables à eux seuls d’environ 85% des émissions du secteur[3]. Dans le même temps, une autre étude de 2018 nous apprend que la perte d’opportunité alimentaire entraînée par la forte intensité en ressources des produits animaux est plus importante que le gaspillage alimentaire[4] qui s’élève pourtant à un tiers de la production mondiale. Les chercheurs précisent qu’ en moyenne, la production d’origine animale nécessite environ dix fois plus de ressources et émet dix fois plus de gaz à effet de serre que la production d’origine végétale. Ces résultats sont confirmés par la dernière étude de référence[5] qui précise que les émissions mondiales de gaz à effet de serre des produits animaux sont deux fois plus importantes que celles des produits végétaux alors qu’ils nous fournissent que 18% des calories et 37% des protéines[6]. Dans le monde, le conditionnement (5,5%), le transport (4,8%), la vente au détail (4%) et la transformation alimentaire (3,5%) ne représentent que 17,8% des émissions du secteur[7]. Par ailleurs, d’après cette méta-analyse[8] d’évaluation du cycle de vie portant sur 742 systèmes agricoles abordée sur le site Our World in Data, les systèmes biologiques émettent des émissions de gaz à effet de serre similaires à celles des systèmes conventionnels.

Il est donc plus intéressant de changer de type d’alimentation (végétale plutôt qu’animale) avant de consommer local, de saison, zéro déchet et même biologique. L’idée n’est bien évidemment pas d’opposer les actions, mais compte tenu de notre capacité limitée à changer et de l’urgence climatique, nous avons intérêt à prioriser les actions les plus capables de limiter le risque climatique.

 

Les intentions d’implémentations au secours du climat

Les psychologues sociaux Susan Fiske et Shelley Taylor ont appelé « avarice cognitive » le fait qu’en situation de concurrence, toute personne opte pour une proposition qui produit le plus d’effet cognitif pour le moindre effort mental[9]. Dans l’émission Xenius “Sauver la planète : pourquoi est-ce si difficile ?”[10], la psychologue environnementaliste Ellen Matthies reprend cette théorie à son compte en nous disant que les êtres humains tendent à penser, analyser et percevoir les choses en optant pour les biais cognitifs les plus connus. Pour changer factuellement, il faut que le cerveau enregistre au préalable, de nouveaux chemins comportementaux. Elle précise :

C’est le rôle d’une structure cérébrale bien particulière : les ganglions de la base. Lorsque nous apprenons quelque chose de nouveau comme conduire par exemple, nous répétons sans cesse les mêmes mouvements. Cela entraîne la formation dans notre cerveau, de ce qu’on pourrait appeler, des sentiers battus. À chaque fois que nous les empruntons, ils se consolident. Petit à petit, notre cerveau enregistre ce processus dans les ganglions de la base, ce qui nous permet de développer des automatismes. Nous conduisons sans avoir besoin de beaucoup réfléchir. Problème, une fois ancré, ces comportements automatisés sont difficilement modifiables.

 

Ellen Matthies illustre les intentions d’implémentation par cet exemple :

Pour effectivement prendre le vélo plutôt que la voiture, il faut se représenter en image la prochaine sortie, se projeter au moment d’aller chercher son vélo et de partir. Plus le nombre de projections est élevé, plus c’est efficace. Le cerveau enregistrerait plus facilement ce nouveau comportement car nous aurions déjà envisagé notre plan d’action avant même d’être confrontés à la situation. Au début, il est conseillé de se fixer des objectifs modestes. Un problème majeur est que notre environnement regorge d’informations qui inondent notre cerveau, rendant difficile toute nouvelle implémentation. Malheureusement, nous ne sommes pas en mesure de formuler des intentions d’implémentation pour tous les domaines comportementaux qui existent sans risquer un surmenage. Mieux vaut donc commencer par se concentrer sur un objectif. 

La psychologie sociale pour aider au changement de comportement

De manière plus large, la chercheuse Mélusine Boon-Falleur et ses collègues ont publié une étude en 2022[11] qui propose de s’aider de la cognition sociale pour promouvoir une atténuation efficace du changement climatique. L’exemple de l’alimentation y est repris.

Il existe les meilleures raisons pour adopter une alimentation d’origine végétale : généralement meilleure pour la santé et l’environnement[12], protégeant efficacement contre les maladies cardiovasculaires[13] (première cause de mortalité au monde), pouvant faire gagner jusqu’à 13 ans d’espérance de vie[14] et 3 fois moins cher que la référence dans les pays les plus riches en considérant les externalités négatives[15].

Bien que des alternatives végétales soient de plus en plus répandues dans la plupart des économies développées (mais pas disponibles dans toutes les régions les épiceries et les restaurants[16]), force est de constater que nous continuons de manger des produits animaux, y compris en dépit des impacts négatifs que nous pouvons connaître. Les informations ne suffisent malheureusement pas à nous faire changer de comportements car, d’importants obstacles sociotechniques et psychologiques persistent[17]. Pourtant, nous savons que nous devrions adopter systématiquement les comportements les plus efficaces pour réduire notre empreinte carbone. C’est précisément ici que la psychologie sociale peut nous aider[18].

En entretenant la consommation de produits animaux, la norme actuelle exerce une pression sociale qui va à l’encontre de la modification de notre comportement[19]. Alors qu’en privé nous pouvons penser qu’il est important d’en réduire notre consommation, nous pouvons croire à tort que la majorité des personnes pense que non. Les expériences du chercheur en psychologie expérimentale et sociale Gregg Sparkman et de ses collègues montrent que le fait de connaître la norme dynamique, c’est-à-dire ici, le nombre de personnes prêtes à changer d’alimentation favorise le changement de comportement, même si celui-ci est contre-normatif[20][21].

En résumé, leur étude met en évidence l’intérêt de comprendre la dynamique des normes sociales pour orienter les groupes vers un point de basculement moral, seuil au-delà duquel une obligation morale nous pousse à adopter des comportements vertueux[22]. Cibler les individus qui accélèrent l’adoption d’une nouvelle norme grâce à l’analyse des réseaux ou encore faire la promotion de l’efficacité en tant que norme morale en adoptant un « état d’esprit d’écologiste efficace » semble être une bonne stratégie. Enfin, elle incite également à la poursuite des recherches sur l’acceptabilité des politiques en tant qu’outils essentiels tels que la taxe carbone et sur les facteurs qui influencent la perception de l’équité.

Le changement climatique en tant que dilemme social

La motivation sociale à adopter des comportements pro-environnementaux est un outil puissant pour nous donner du sens et nous encourager au changement. Face à un dilemme social, nous jaugeons les normes sociales afin, notamment, de gérer notre réputation. Aussi, nous calculons implicitement ce qui nous semble juste afin de bénéficier des efforts de coopération. Nous comparons les avantages de s’écarter de la norme au coût de ne pas se conformer au comportement des autres. Si des critères tels que l’observabilité ou l’équité ne sont pas remplis, nous aurons tendance à ne pas coopérer. Dans cette optique, améliorer notre compréhension des mécanismes cognitifs que sous-tend notre coopération afin d’atténuer les effets du changement climatique, permettrait d’éliminer certains obstacles à nos changements de comportement.

Enfin, une nouvelle étude[23] a constaté que l’enseignement de la philosophie modifie les opinions sur les controverses morales en diminuant le recours à l’intuition. Le changement d’opinion était prédit exclusivement par une diminution de la dépendance à l’intuition. Dans le même temps, les résultats suggèrent que le raisonnement et les preuves peuvent générer un changement moral : la remise en question de la fiabilité de l’intuition et de l’émotion. La philosophie facilite la réflexion critique sur les questions morales en exposant les élèves à des arguments et des preuves – les élèves peuvent apprendre à se fier davantage à leur délibération ou à ne pas tenir compte de leur intuition. Ces travaux suggèrent que l’éducation morale peut aider à faire basculer des opinions morales intuitivement ancrées – et, espérons-le, à promouvoir le progrès moral – un argument à la fois.

 

Le rôle des points de basculement sociétaux dans la transition

Les changements de comportement sont généralement lents, en particulier lorsqu’il s’agit de comportements culturellement ancrés et socialement dépendants comme l’alimentation. Or les grands défis auxquels nous faisons face exigent un degré de transformation alimentaire sans précédent. C’est ainsi qu’une nouvelle étude[24] introduit les points de basculement sociétaux – un concept qui peut déclencher un changement de comportement à grande échelle – pour favoriser la transition alimentaire.

Bien qu’il puisse être rapide et influencé par les humains, il est peu probable qu’un point de basculement soit déclenché par un événement, un acteur ou une intervention uniques, mais plutôt par de nombreux processus sociétaux interdépendants. Les actions à court et à long terme y contribuent. Par exemple, dans le déclenchement des points de basculement sociétaux pour faire évoluer les habitudes alimentaires, il est nécessaire de déployer des efforts au niveau politique (que les décideurs exercent une influence active et fassent des choix) et d’exercer une pression publique, par exemple par le biais de mouvements sociaux ou de manifestations, qui peuvent à leur tour influencer le comportement des consommateurs. 

À travers leur étude, James Andreoni et ses collègues[25] déclarent qu’une information qui facilite une compréhension commune des avantages du changement aide la société à abandonner les normes préjudiciables. Savoir combien de personnes ont déjà changé d’avis, et connaître l’impact exact des produits, grâce à un écoscore par exemple, peut favoriser un changement de comportement. Ils montrent également que les instigateurs du changement ont tendance à être plus tolérants au risque et à détester davantage la conformité. 

Alors que chaque tonne de carbone émise participe au réchauffement climatique, le dernier rapport du GIEC est venu nous rappeler que chaque dixième de degré compte.

 

Jonathan Guéguen

 

[1] Sun, Z., Scherer, L., Tukker, A. et al. Dietary change in high-income nations alone can lead to substantial double climate dividend. Nat Food 3, 29–37 (2022).

[2] Eisen, M. B., & Brown, P. O. (2022). Rapid global phaseout of animal agriculture has the potential to stabilize greenhouse gas levels for 30 years and offset 68 percent of CO2 emissions this century. PLoS Climate, 1(2), e0000010.

[3] Sandström, V., Valin, H., Krisztin, T., Havlík, P., Herrero, M., & Kastner, T. (2018). The role of trade in the greenhouse gas footprints of EU diets. Global food security, 19, 48-55.

[4] Shepon, A., Eshel, G., Noor, E., & Milo, R. (2018). The opportunity cost of animal based diets exceeds all food losses. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(15), 3804-3809.

[5] Xu, X., Sharma, P., Shu, S., Lin, T. S., Ciais, P., Tubiello, F. N., … & Jain, A. K. (2021). Global greenhouse gas emissions from animal-based foods are twice those of plant-based foods. Nature Food, 2(9), 724-732.

[6] Poore, J., & Nemecek, T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987-992.

[7] Crippa, M., Solazzo, E., Guizzardi, D., Monforti-Ferrario, F., Tubiello, F. N., & Leip, A. J. N. F. (2021). Food systems are responsible for a third of global anthropogenic GHG emissions. Nature Food, 2(3), 198-209.

[8] Clark, M., & Tilman, D. (2017). Comparative analysis of environmental impacts of agricultural production systems, agricultural input efficiency, and food choice. Environmental Research Letters, 12(6), 064016.

[9] Fiske, S. T., & Taylor, S. E. (2013). Social cognition: From brains to culture. Sage.

[10] Magazine Arte présenté par Caroline du Bled et Gunnar Mergner (Allemagne, 2019, 26mn)

[11] Boon-Falleur, M., Grandin, A., Baumard, N. et al. Leveraging social cognition to promote effective climate change mitigation. Nat. Clim. Chang. 12, 332–338 (2022).

[12] Neufingerl, N., & Eilander, A. (2022). Nutrient intake and status in adults consuming plant-based diets compared to meat-eaters: A systematic review. Nutrients, 14(1), 29.

[13] Gan, Z. H., Cheong, H. C., Tu, Y. K., & Kuo, P. H. (2021). Association between plant-based dietary patterns and risk of cardiovascular disease: a systematic review and meta-analysis of prospective cohort studies. Nutrients, 13(11), 3952.

[14] Fadnes, L. T., Økland, J. M., Haaland, Ø. A., & Johansson, K. A. (2022). Estimating impact of food choices on life expectancy: A modeling study. PLoS Medicine, 19(2), e1003889.

[15] Springmann, M., Clark, M. A., Rayner, M., Scarborough, P., & Webb, P. (2021). The global and regional costs of healthy and sustainable dietary patterns: a modelling study. The Lancet Planetary Health, 5(11), e797-e807.

[16] Arévalo, C., & Anderson, J. (2023). Bringing Back Former Vegans And Vegetarians: An Obstacle Analysis. Faunalytics.

[17] Büchs, M., Bahaj, A. S., Blunden, L., Bourikas, L., Falkingham, J., James, P., … & Wu, Y. (2018). Promoting low carbon behaviours through personalised information? Long-term evaluation of a carbon calculator interview. Energy policy, 120, 284-293.

[18] Nyborg, K., Anderies, J. M., Dannenberg, A., Lindahl, T., Schill, C., Schlüter, M., … & De Zeeuw, A. (2016). Social norms as solutions. Science, 354(6308), 42-43.

[19] Einhorn, L. (2020). Normative social influence on meat consumption (No. 20/1). MPIfG Discussion Paper.

[20] Sparkman, G., & Walton, G. M. (2017). Dynamic norms promote sustainable behavior, even if it is counternormative. Psychological science, 28(11), 1663-1674.

[21] Sparkman, G., Weitz, E., Robinson, T. N., Malhotra, N., & Walton, G. M. (2020). Developing a scalable dynamic norm menu-based intervention to reduce meat consumption. Sustainability, 12(6), 2453.

[22] Berger, J. (2021). Social tipping interventions can promote the diffusion or decay of sustainable consumption norms in the field. Evidence from a quasi-experimental intervention study. Sustainability, 13(6), 3529.

[23] Oktar, K., Lerner, A., Malaviya, M., & Lombrozo, T. (2023). Philosophy instruction changes views on moral controversies by decreasing reliance on intuition. Cognition, 236, 105434.

[24] Aschemann-Witzel, J., & Schulze, M. (2023). Transitions to plant-based diets: the role of societal tipping points. Current Opinion in Food Science, 101015.

[25] Andreoni, J., Nikiforakis, N., & Siegenthaler, S. (2021). Predicting social tipping and norm change in controlled experiments. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(16), e2014893118.

La défense de l’élevage quoi qu’il en coûte

Temps de lecture estimé à 20 minutes

Cet article est une réponse aux arguments de défense de l’élevage spécifiquement formulés dans l’article de Frédéric Denhez publié dans Le Figaro en avril 2021, mais également dans l’article de Bob Holmes publié dans Knowable magazine en août 2022 puis traduit dans Slate, à la vidéo de la chaîne YouTube à grande audience What I’ve Learned et enfin à la dernière émission ARTE Regards qui fournit un énième plaidoyer de bien-traitance animal pour perdurer l’élevage. Il se base sur les études scientifiques de référence dans les domaines et propose une analyse contextualisée qui s’inscrit pleinement dans la continuité de l’évolution de notre système alimentaire.

 

Points clés

  1. Les arguments opposés aux animalistes sont d’ordre secondaire.
  2. La comptabilité carbone inclut aujourd’hui le coût d’opportunité de la séquestration du carbone induit par la libération des terres de l’élevage, responsable de plus d’un quart des émissions de gaz à effet de serre mondiales.
  3. L’élevage est la première activité humaine responsable du changement d’affectation des sols qui est le premier facteur de chute de la biodiversité
  4. Le prétendu puits de carbone des prairies pâturées est en fait émetteur net.
  5. L’exclusion du bétail augmente la biodiversité contrairement à la croyance inverse.
  6. Globalement, l’élevage ne participe pas à la fertilité des sols, mais est consommateur net d’azote.
  7. La crainte légitime de la modification paysagère semble être une excuse, car elle n’est pas considérée rationnellement.
  8. Les aides agricoles sont massivement destinées aux éleveurs et pourraient être redirigées pour créer ou augmenter les externalités positives de notre système alimentaire.
  9. L’élevage consomme tellement de ressources que l’éviter permettrait de nourrir 4 milliards de personnes supplémentaires.

 

A la question “l’alimentation sans viande va-t-elle (vraiment) sauver la planète ?” de Frédéric Denhez, nous répondons sans détour : non, car la planète n’a pas besoin d’être sauvée. Plus qu’un simple procédé rhétorique, avec ou sans nous, elle continuera sa longue route galactique sans pour autant éprouver a priori le besoin d’être sauvée. En toute logique, notre alimentation ne  pourra la sauver. Mais alors, qui peut-elle sauver si ce n’est les animaux dont Frédéric Denhez invisibilise une fois de plus les intérêts à l’être, justement ?

 

Émission de GES de l’élevage : l’éléphant dans la pièce 1

Une préoccupation spatiale partagée 2

La fausse bonne idée écologiste des ruminants 4

Une redirection des aides 8

Le gloubiboulga à qui veut bien en manger 9

 

Émission de GES de l’élevage : l’éléphant dans la pièce

En retraçant une partie de l’histoire de notre alimentation, Frédéric Denhez a le mérite de se pencher sur des phénomènes qui passent sous les radars. En affirmant que manger de la viande est un crime climatique et un écocide pire que le nucléaire, il se trompe dans le choix des termes utilisés. Notre système moral ne confond pas les patients moraux avec ceux qui n’en sont pas. La nature n’étant pas un patient moral, on ne peut pas concrètement lui manquer de respect. Le patient moral est celui dont les actions qu’il subit de la part d’un agent moral peuvent être sujettes à une évaluation morale et caractérisées de bonnes ou mauvaises. On peut tenter d’en préserver un certain fonctionnement pour ses habitants, mais sans parler de crime à son égard, car elle ne relève pas de notre système moral. Seul un individu peut être victime d’un crime. Par contre, Frédéric Denhez ne se trompe pas en disant que, d’un point de vue climatique, l’élevage est pire que le nucléaire,  reconnu comme une source d’énergie à faible intensité carbone. Il s’approche de la réalité en évaluant les émissions de l’élevage à un cinquième des émissions anthropiques mondiales. Mais, en estimant que l’élevage est responsable de trois quarts des émissions de notre système alimentaire[1] et en incluant le potentiel de séquestration du carbone par le reboisement des terres libérées, il apparaît raisonnable de tabler sur plus d’un quart[2], voire 28 % d’après la plus grande méta-analyse des systèmes alimentaires mondiaux à ce jour[3] et 31 % en considérant le potentiel de réchauffement planétaire instantané du méthane[4]. S’il est évident qu’une réduction de l’ensemble des gaz à effet de serre s’impose, en nous accordant sur la part de l’élevage, nous aurons fait un grand pas dans l’identification du problème que représente ce secteur à lui seul du point de vue climatique.

Une préoccupation spatiale partagée

Le principal argument de Frédéric Denhez reflète une préoccupation des défenseurs de l’élevage : le supprimer fermerait nos paysages. Déjà, remarquons qu’en opposant cet argument aux animalistes il leur concède le point. Bien qu’il puisse s’entendre, cet argument n’est évidemment pas du même ordre que celui des animalistes qui estiment immoral de tuer quelqu’un qui ne veut pas mourir. Ici, on voit bien la différence de considération entre l’idée qu’on se fait d’un paysage qui ne relève pas de notre système moral et le fait de tuer volontairement un individu sans nécessité, ce qui percute directement notre éthique basée sur nos perceptions empathiques qui diminuent avec le temps de divergence évolutive[5]. En philosophie morale, on parle de valeur instrumentale par rapport à la valeur intrinsèque. L’opposition à une reconversion du secteur de l’élevage pour des raisons de santé n’a plus de sens aujourd’hui, car il est scientifiquement avéré que tout le monde peut vivre sans produits animaux[6] et que les régimes végétariens et végétaliens sont en fait protecteurs pour notre santé[7]. Elle relève plutôt de projections conservatrices au sens où ce serait la crainte d’une modification paysagère qui domine.

S’il est vrai que la pratique de l’élevage a façonné nos paysages depuis 10 000 ans, il est néanmoins difficile de s’en rendre compte. Un fait anthropologiquement marquant semble intéressant à révéler pour appréhender les enjeux de cette question. La dernière période africaine humide, commencée voici 15000 ans et terminée depuis 5000 ans, est caractérisée par des biomes riches en végétation, forêts, broussailles et peu de désert. Le subpluvial néolithique ou “dernière période pluviale du Sahara” est une période de climat humide et pluvieux qui a sévi sur le nord de l’Afrique et la péninsule arabique durant les 5000 dernières années de la période. Bien que la désertification qui y fait suite relève principalement d’un phénomène naturel (la pression de l’orbite terrestre), dans son étude[8], le chercheur anthropologue David K. Wright soutient  que l’élevage est un agent actif de la désertification du Sahara qui s’étend à mesure que les humains guident le bétail vers de nouveaux pâturages. Couplée à une croissance démographique, le pastoralisme favorise la dévégétalisation et les changements de régime dans les écosystèmes : réduction de la productivité primaire nette, homogénéisation de la flore, transformation du paysage en une biozone dominée par les arbustes et augmentation générale de la végétation xérophile (plantes vivant seulement en milieu aride). Il considère l’introduction du bétail comme facteur décisif à l’origine des événements locaux de franchissement du seuil écologique. C’est lui qui aurait catalysé les rétroactions négatives entre les domaines terrestres et atmosphériques.

Aujourd’hui, l’élevage occupe 27 % des terres émergées contre 1 % pour les zones construites (villes et infrastructures). C’est plus que les forêts, les terres stériles (déserts, plaines salées et roches) et les glaciers (respectivement à 26, 19 et 10 %). Près des trois quarts des terres agricoles sont utilisées comme pâturages et cultures fourragères, le quart restant étant constitué de grandes cultures. Si nous combinons les pâturages et les terres cultivées pour l’alimentation animale, environ 80 % de toutes les terres agricoles sont utilisées pour la production de viande et de produits laitiers qui engloutit 41 % de la production céréalière mondiale et 76 % de celle du soja pour ne fournir que 18% des apports en calorie et 37% des protéines de l’humanité[9]. Si la population mondiale consommait moins de produits d’origine animale, nous mangerions plus de végétaux directement issus de cultures, augmentant ainsi la proportion de terres cultivées pour l’alimentation humaine. Mais la superficie utilisée pour l’alimentation animale chuterait. Dans le scénario hypothétique où le monde entier adopterait un régime végétalien, les chercheurs estiment que l’utilisation totale des terres agricoles passerait de 4,1 milliards d’hectares à 1 milliard d’hectares. Cette réduction de l’emprise au sol de 75 % équivaut à la superficie  de l’Amérique du Nord et du Brésil réunis. Notons que la plus grande part de cette réduction proviendrait de la suppression de la viande de bœuf, de mouton et de lait qui libérerait les terres utilisées pour les pâturages, mais aussi de l’arrêt des cultures massives qui alimentent tous les animaux d’élevage. Et ce n’est pas tout : la végétation se restaurant, la libération des sols permet de séquestrer le carbone stocké dans la repousse des forêts et des prairies. Ainsi, les différents régimes alimentaires ont un coût d’opportunité carbone associé. Sachant que les émissions mondiales de gaz à effet de serre s’élevaient à 55,3 Gt CO2q en 2018 dont environ 18 Gt CO2-eq pour le système alimentaire2 (2015), cette nouvelle étude publiée dans PLOS Climate[10] montre que l’abandon progressif de l’élevage, même en l’absence de toute autre réduction d’émissions, induirait des baisses persistantes des niveaux de méthane et d’oxyde nitreux dans l’atmosphère ainsi que le ralentissement de l’accumulation de dioxyde de carbone. Elles auraient jusqu’à la fin du siècle le même effet cumulé sur le potentiel de réchauffement de l’atmosphère qu’une réduction de 25 gigatonnes par an des émissions anthropiques d’eqCO2, soit la moitié des réductions nettes des émissions nécessaires pour limiter le réchauffement à 2° C. Ce scénario stabiliserait les niveaux de gaz à effet de serre pendant 30 ans et compenserait 68 % des émissions d’eqCO2 au cours de ce siècle.  Heureusement, il n’y a pas de compromis entre les émissions de production et les coûts d’opportunité : ce qui réduit le plus les émissions entraîne également le plus grand potentiel de séquestration carbone. Le passage à un régime alimentaire plus végétal permet d’atteindre ces deux objectifs et c’est  en devenant végétalien que la réduction d’émission carbone est la plus grande.

Alors comment garder des paysages ouverts ? Que faire de toutes ces prairies si nous souhaitons sortir progressivement de l’élevage ? Pourrions-nous repenser des paysages qui ne soient pas anthropocentrés, c’est-à-dire dédiés aux seuls bénéfices des humains ? Et si la prise en compte des intérêts des animaux qui y vivent devenait une clé d’organisation du paysage ?  Pour l’imaginer, il faut vraiment vouloir y réfléchir. C’est à cet exercice que s’est livrée Alix Gancille dans son mémoire de fin d’études en architecture du paysage. Elle y montre qu’à l’échelle du territoire de la Thiérache (Belgique) une agriculture végétale est justement à même de préserver des paysages ouverts et une biodiversité riche.  De leur côté, dans “Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux”, les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka ont réfléchi à la question : faut-il laisser les animaux domestiqués se reproduire et viser à faire cité avec eux ?

 

La fausse bonne idée écologiste des ruminants

Dans un article paru en août dernier, George Monbiot, le célèbre éditorialiste environnementaliste du journal The Guardian, soutient que les produits issus du bœuf et de l’agneau biologiques sur pâturage sont les pires aliments pour l’environnement. En se basant sur le rapport de référence sur la question “Grazed and confused[11] produit par le Food Climate Research Network de l’université d’Oxford, il rappelle que les terres cultivées, dont une partie est dédiée à l’alimentation animale, occupent 12 % de la surface terrestre et que les pâturages en occupent à eux seuls 26 %. Malgré cette vaste superficie, les animaux d’élevage sur pâturage ne produisent que 1 % des protéines mondiales, soit 1g de protéine / personne / jour.

 

Un “puits de carbone” finalement émetteur net

Contextualisons maintenant les fameux services écosystémiques. Il existe de nombreuses raisons de mieux gérer les prairies dans les régions du monde – par exemple pour améliorer les moyens de subsistance de communautés marginalisées ou pour soutenir certains objectifs environnementaux. Quant au terme “puits de carbone”, il s’agit d’un abus de langage favorable aux défenseurs de l’élevage. En réalité, le rapport de référence précédemment cité est sans équivoque : sa conclusion incontournable démontre que, si le pâturage du bétail a sa place dans un système alimentaire durable, cet endroit est limité. Les émissions générées par les systèmes de pâturage l’emportent toujours sur les absorptions. Même si la gestion était optimale, les émissions resteraient positives. De plus, les sols atteignent l’équilibre carbone après quelques décennies. Ainsi, toute séquestration provenant d’une bonne gestion du pâturage est limitée dans le temps.

D’après l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), le potentiel d’atténuation de l’empreinte carbone de l’agriculture proviendra à 86 % des grandes cultures[12], les prairies n’ayant la capacité de stocker qu’environ 20 % des émissions des ruminants qui y paissent.

Par ailleurs, une étude parue en 2012[13] a comparé l’impact environnemental des systèmes de production de bœuf conventionnel, naturel et nourri à l’herbe. Le système conventionnel a nécessité 56,3 % des animaux, 24,8 % de l’eau, 55,3 % de la terre et 71,4 % de l’énergie fossile nécessaire pour produire 1,0 × 10⁸ kg de bœuf par rapport au système nourri à l’herbe. En plus d’être plus économe, le système conventionnel obtient 59 % de l’empreinte carbone du système nourri à l’herbe qui est le pire des trois systèmes. En d’autres termes, le système nourri à l’herbe consomme le plus de ressources et émet le plus de gaz à effet de serre. En parallèle, un article de recherche publié dans la revue Nature en 2014[14], qui se base sur une méta-analyse de 52 études d’analyse du cycle de vie[15] (ACV) de sources de protéines animales et végétales, nous apprend que les protéines issues de viande de boeuf extensif ont une empreinte carbone 2,1 fois plus importante que celles provenant du boeuf intensif. En comparaison, la viande végétale aurait une empreinte carbone 48 fois moins importante que cette dernière. Il conclut que la réduction du nombre de ruminants dans le monde pourrait apporter une contribution substantielle aux objectifs d’atténuation du changement climatique et générer d’importants co-bénéfices sociaux et environnementaux. Plus récemment, une étude[16] a estimé les impact environnementaux de l’alimentation de 29 210 participants à l’étude NutriNet-Santé selon les 4 régimes alimentaire : omnivore, pesco-végétarien, végétarien et végétalien. Les omnivores présentent de loin le niveau le plus élevé d’émissions de gaz à effet de serre, de demande énergétique cumulée et d’occupation des sols, tandis que les régimes végétaliens présentent le niveau le plus faible. La consommation de viande de ruminants est le contributeur le plus important.

De manière générale, avec un tiers des émissions anthropiques mondiales de méthane et 80 % des émissions de gaz à effet de serre de l’élevage9, la viande et les produits laitiers issus des ruminants obtiennent la plus forte intensité d’émission de gaz à effet de serre des produits alimentaires. Enfin, se concentrer uniquement sur la séquestration carbone peut saper les objectifs de préservation d’une biodiversité.

 

L’illusion de la biodiversité

“On ne pourrait pas se passer de l’élevage et plus précisément de celui des ruminants sous peine de voir la biodiversité chuter.” C’est à cette assertion que répond directement cette méta-analyse de 2020 basée sur 109 études indépendantes[17] qui aborde les effets potentiels multitrophiques sur la biodiversité en testant la réponse des animaux et des plantes au pâturage du bétail par rapport à son exclusion. Les résultats démentent la croyance entretenue. Pour tous les animaux, l’exclusion du bétail a augmenté l’abondance et la diversité, ces effets étant plus importants pour les niveaux trophiques dépendant directement des plantes, comme les herbivores et les pollinisateurs. Les détritivores (bactéries, champignons, vers…) étaient le seul niveau trophique dont l’abondance diminuait avec l’exclusion du bétail. Les chercheurs constatent aussi que le nombre d’années écoulées depuis l’exclusion du bétail influence la communauté animale et que ses effets sont les plus forts dans les climats tempérés. Ils soulignent le coût potentiellement inévitable du pâturage du bétail pour la biodiversité mondiale, qui doit être mis en balance avec les avantages socio-économiques.

 

 

Le bluff de la fertilité des sols

Rappelons que les animaux ne fabriquent pas d’azote ni de matière organique. Seuls les autotrophes  (essentiellement les végétaux) sont capables de produire de la matière organique. Ils convertissent le gaz carbonique en molécules organiques : glucides, lipides et protides. Les animaux, qui sont des êtres hétérotrophes, ne font que transformer ces molécules au prix d’une déperdition importante. Lors de son université Afterre 2050 en février 2021, l’équipe Solagro a questionné la place de l’élevage dans un atelier dédié à son évolution[18]. Elle a ensuite publié le rapport “La place de l’élevage face aux enjeux actuels[19] avec  l’objectif d’éclairer le débat en rappelant les éléments de contexte constamment oubliés et en traitant les idées reçues semblables à celles propagées par Frédéric Denhez. L’équipe a précisé que le rapport ne représente pas la position de Solagro, mais qu’il vise à donner des bases aussi factuelles, objectives et sourcées que possible pour éclairer plusieurs points de controverse. Il rappelle que le cycle de l’azote est une fuite : il y a des pertes sous forme de lait, de viande, de carcasses d’animaux exportés et des pertes dans les cours d’eau. Contrairement à la croyance répandue, le fumier n’est pas un “repas gratuit”. Par ailleurs, si l’on cherche à réduire les engrais azotés, il faut remplacer une source primaire d’azote par une autre source primaire et non par un flux de recyclage comme le sont les carcasses et les résidus des aliments ingérés sous forme de fumier. Seule la fixation symbiotique le peut, et ce n’est pas l’élevage qui en est capable, mais la culture de légumineuses. Par ailleurs, les engrais de synthèse constituent bien une source primaire de matière azotée et sans surprise le secteur de l’élevage est la principale source d’émissions d’azote du système agricole.

Une étude publiée dans Nature Food en 2020[20] fait l’état des lieux des émissions d’azote du secteur de l’élevage. A l’échelle mondiale, à travers les cultures pour l’alimentation animale, l’élevage consomme 55 Mt (millions de tonnes) d’azote synthétique pour en restituer seulement 26 Mt sous forme organique à destination de l’agriculture humaine. 29 Mt partent donc directement vers les milieux marins et terrestres, ce qui contribue à la fois au réchauffement climatique et à l’eutrophisation de ces milieux, favorisant ainsi les zones mortes.

Revenons-en au point principal : le déni des mangeurs de produits d’origine animale. Alors qu’on sait que les animaux sont conscients[21], les défenseurs de l’élevage ne prennent pas la peine d’expliquer comment s’accommoder de ce simple fait tout en continuant à s’en nourrir. Il y a un consensus scientifique sur la capacité des animaux à être affectés[22], c’est-à-dire à ressentir des émotions positives ou négatives. A la proposition de les inclure dans notre sphère de considération, les défenseurs du statu quo opposent des arguments de second ordre qui relèvent de considérations externes à l’éthique. Il faudrait continuer à manger les animaux pour garder des paysages ouverts tels que des prairies, landes, causses, zones humides ou des bocages. Conséquemment, en suivant le consensus intuitif en éthique et philosophie morale, plus de 500 philosophes déclarent l’exploitation animale injuste et moralement indéfendable. Ajoutons ici un point que Frédéric Denhez ne semble pas avoir appréhendé. En défendant la consommation de viande de ruminant extensive plutôt que de poulets intensifs par exemple, il va dans le sens des animalistes, qui souhaitent réduire le nombre d’animaux tués. D’un point de vue écologique c’est une fausse bonne idée mais d’un point de vue animaliste, si l’on remplace la viande issue d’élevages intensifs de plus petits animaux, alors, on réduit le nombre d’individus tués et donc les souffrances engendrées. Plus les animaux sont gros, plus on peut y dépecer de la viande. À quantité de viande équivalente, il y a donc moins de victimes.

Une redirection des aides

Le procédé connu sous le nom d’homme de paille est bien connu dans le milieu scientifique, car il faut en éviter les biais dans le but d’obtenir des résultats exploitables. Ici, malheureusement, nous devons nous contenter de l’homme de paille des gyrobroyeurs et des travailleurs qu’on ne pourrait pas payer pour attester de l’impossibilité de sortir de l’élevage. Nous n’aurions pas les moyens de “couper à l’ancienne” des arbustes qui autrement recouvriraient les prairies. Il ne suffit pas de le dire, encore faudrait-il le démontrer. Nous aurions les moyens de payer des gens à élever et tuer en France plus d’1,2 milliard d’animaux avec des externalités tellement insoutenables qu’elles ne sont pas encore chiffrées. Par contre, nous n’aurions pas les moyens de payer des gens pour entretenir nos paysages en favorisant des externalités positives ?

Par exemple, à l’initiative de la Fédération Nationale des Chasseurs (FNC), la loi chasse du 24 juillet 2019 a créé un fonds biodiversité dans le cadre du nouvel Office Français de la Biodiversité (OFB). Ce fonds est abondé par une éco-contribution des chasseurs et de l’État afin de financer des projets portés par les fédérations des chasseurs pour la “protection de la biodiversité”. Ce dispositif d’éco-contribution prévoit que, lors de la validation du permis de chasse, chaque chasseur contribue au fonds à hauteur de 5 € avec un complément de l’État de 10 € afin de financer des actions concrètes en faveur de la biodiversité : plantation de haies, restauration de milieux forestiers, de milieux humides, entretien des habitats pour la faune sauvage. L’État verse ainsi 10 millions aux fédérations de chasse. Dans son avis du Conseil scientifique sur l’éco-contribution, l’OFB souligne un risque relatif à sa réputation qui se retrouve associée à des projets de qualité très faible, voire mauvaise,  qui peuvent parfois aller à l’encontre de ses propres missions. Cette analyse l’a conduit à alerter sur les risques que ce dispositif fait peser : un risque juridique pour l’OFB du fait de financement de projets dont les montants ne sont pas justifiés. Ne serait-il pas plus raisonnable de subventionner des associations reconnues d’intérêt général pour entretenir nos paysages ?

 

Les dernières réformes de la politique agricole commune (PAC) visaient à diminuer progressivement l’importance des instruments jouant directement sur les prix agricoles au profit de mesures de soutien direct aux revenus sans lien avec les niveaux de production, via le découplage des aides. Le «paiement vert», ou verdissement, est un paiement direct aux exploitants agricoles qui vise à rémunérer des actions spécifiques en faveur de l’environnement. C’est un paiement découplé (c’est-à-dire indépendant du type de production) dont le montant est de l’ordre de 80 €/ha, ce qui représente 2 milliards d’euros par an.

 

Les exploitations orientées vers les productions de ruminants (viande bovine, viande ovine, production laitière) dégagent des revenus  en moyenne inférieurs à ceux des unités viticoles ou de grandes cultures. Elles reçoivent le plus haut pourcentage d’aides directes du résultat courant avant impôt (RCAI) : bovins viande 250 %, ovins et caprins 165 %,  bovins mixtes 136 %. Dans son rapport de 2021 sur l’agriculture et l’alimentation, l’Institut for Climate Economics (I4CE) décrypte les financements du système alimentaire français et leur contribution aux enjeux de durabilité. Il soutient que l’écrasante majorité de ces aides sont attribuées selon des critères incompatibles avec la transition vers un système alimentaire durable (aides directes de 6,6 milliards dont paiements verts de 2 milliards d’euros). Par ailleurs, ils ont considéré les aides couplées à la production de viande et de lait (860 millions d’euros) comme défavorables car orientées vers un maintien de la production animale tandis que celle-ci doit diminuer.

Le gloubiboulga à qui veut bien en manger

A propos de la vieille vache, Frédéric Denhez dit, dans son article, qu’elle ne serait pas faite pour vieillir puisqu’au bout d’un moment elle est une souffrance que seuls de nombreux soins vétérinaires peuvent contenir, à grand prix, en vain. Histoire de démystifier complètement cette vision, les animaux vieillissent de la même manière que nous à ceci près qu’ils n’ont aucune autonomie vis-à-vis des soins auxquels ils pourraient prétendre s’ils pouvaient profiter d’une sécurité sociale animale. Ils ne peuvent pas non plus expliciter leur douleur et la vivent avec plus ou moins d’intensité. Quant au fait qu’il soit vain de la soigner, on comprend que Frédéric Denhez pense l’autre au-delà de son espèce à partir d’une valeur instrumentale anthropocentrée.

Dans la suite de son article, il utilise l’argumentum ad antiquitatem aussi connu sous le nom d’appel à la tradition (ou ici à l’historicité) en faisant référence à Cro-Magnon. En se basant sur l’étude de Anne Mottet[23] qui travaille depuis plus de 16 ans au développement de l’élevage et sur une étude de programmation linéaire sur le système agricole des Pays-Bas[24] reprise par l’INRAE dans son infographie “Elevage et occupation des terres[25], il ajoute à son entreprise de manufacture du doute. Effectivement, ayant déjà été épinglé par le syndicat Sud-Recherche dénonçant l’utilisation des éléments de langage de la filière élevage[26], il ne donne pas les précisions pourtant nécessaires à la bonne compréhension des études et de l’interprétation des résultats qu’on peut en faire. Il prétend que si tout le monde adoptait un régime végétalien, il faudrait plus de terres pour nourrir l’humanité, car les coproduits des cultures ne pourraient être valorisés par les animaux pour produire des protéines (viande, lait, oeufs) consommables par les humains.  Bien qu’en théorie cela puisse sembler vrai, la formulation est trompeuse. Ce modèle fictif n’est pas contextualisé et ne précise pas les prémisses pourtant fortes qui relèvent d’un scénario parfaitement improbable. Il se base sur le fait que les Français consommeraient la quantité de protéines recommandée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), soit 57 g de protéines par jour et par personne alors qu’on en consomme 112 g (dont 70 g provenant des produits animaux). Il suppose l’absence d’importation et d’exportation d’aliments pour animaux et de denrées alimentaires.  Enfin, il fait croire que l’élevage est nécessaire à la valorisation des ressources non comestibles alors qu’il est globalement inefficient. Il consomme en réalité plus de protéines qu’il n’en restitue sous forme de produits alimentaires19 et il est à l’origine d’un coût d’opportunité alimentaire (nourriture perdue) plus important que le gaspillage alimentaire mondial[27] déjà évalué à un tiers de la production alimentaire totale. En fait, la faible surface potentiellement valorisable par l’élevage serait à considérer si la surface des cultures ne permettait pas de nous nourrir. Or, on en fait dépendre plus d’animaux que nous pour s’en nourrir alors qu’ils induisent intrinsèquement des pertes du fait de leur niveau trophique supérieur. C’est donc bien l’inverse : on pourrait nourrir plus de monde et dépendre d’une moins grande surface si tout le monde adoptait une alimentation végétalienne. Toujours selon cette dernière étude de référence, remplacer les produits animaux de chaque catégorie par des produits végétaux équivalents nutritivement en termes de protéines et de calories permettrait de produire 2 à 20 fois plus de nourriture par unité de surface sur les grandes cultures. Elle conclut qu’après ajustement nutritif, l’alimentation végétalienne pourrait nourrir 100 % de citoyens en plus, alors que stopper tout le gaspillage alimentaire, du producteur aux ménages, ne permettrait de nourrir que 30 % de citoyens en plus. Une étude de 2013[28] avait calculé que 36 % des calories produites par les cultures mondiales sont utilisées pour l’alimentation animale alors que seulement 12 % sont récupérées sous forme de produits animaux. Compte tenu de la combinaison actuelle des utilisations des cultures, la culture d’aliments exclusivement destinés à la consommation humaine directe pourrait, en principe, nourrir 4 milliards de personnes supplémentaires.

 

Frédéric Denhez nous invite à imaginer le paysage qu’il y a derrière notre assiette. Il prétend que le système agroalimentaire qui a mené au désastre des élevages concentrationnaires se refait une santé avec le véganisme. Pourtant, c’est précisément la raison d’être de l’association L214 qui révèle l’envers du décor en publiant des vidéos provenant d’abattoirs français. Personne ne veut décemment cautionner ces horreurs, bien qu’elles soient à l’origine de la possibilité pour chacun de manger de la viande. En plus d’être fausse, son assertion manque le point. Bien que les abattoirs choquent par la cadence du nombre d’animaux tués et dépecés, ils se heurtent surtout par l’horreur que vivent les animaux et la manière dont ils sont tués. Mais, au-delà d’une romanisation implicite (pour le moins étrange), pense-t-il que tuer un animal au fond du jardin est une solution ? En plus du problème fondamental du consentement qu’il n’appréhende même pas, l’action reste la plus malveillante qui soit. D’ailleurs, depuis au moins l’Egypte pharaonique, nous n’avons eu de cesse d’éloigner la culpabilité de ce “meurtre alimentaire” en ayant recours à des rituels sophisitiqués ou en nous racontant des histoires. Sans même aborder les questions de généralisation, souhaitons-nous entretenir cette tragédie alors qu’elle n’est plus nécessaire ? L’animal élevé de manière industrielle n’a pas plus ou moins d’intérêt à vivre que celui qui est élevé dans un cadre bucolique. Tous deux ont précisément les mêmes intérêts à vivre, comme nous. Une littérature scientifique et de vulgarisation abondante sur l’antispécisme permet de comprendre ces notions élémentaires. La question reste entière: pourquoi chercher à justifier l’injustifiable ?

 

Dans un entretien de “Interdit d’interdire” diffusé à l’occasion de la sortie du livre “La première histoire globale de l’alimentation”, l’auteur Florent Quellier nous explique pourquoi la France est moins tolérante que la Grande-Bretagne à l’égard d’une alimentation différente. Notre culture catholique nous conditionne à la communion de table tandis que, de culture protestante, c’est à la liberté individuelle que s’attache l’Angleterre. On retrouve cette différence dans la langue elle-même : « gluten-free » en anglais et « sans gluten » en français. L’accent est mis sur le caractère privatif à l’aide de la préposition “sans” contrairement à la signification du terme “free” qui renvoie à la possibilité d’être libéré de manger du gluten. Nous sommes donc davantage suspects de manger différemment en France, ce qui peut même être perçu comme un affront. Nous faisons particulièrement société à table. Il y a comme une injonction normative à manger comme tout le monde. Nous en avons même développé une sorte d’institution connue sous le nom de diplomatie à la française.

 

Alors même que Frédéric Denhez rappelle qu’il n’y aurait que deux siècles qu’un protestantisme anglo-américain associe la viande à la chair, il n’ose utiliser les termes  “steak végétal” et lui préfère le terme “ersatz” fortement popularisé par les défenseurs de l’élevage.  Il serait dommage de marginaliser des produits végétariens et véganes plus sains et meilleurs pour l’environnement pour une sombre histoire d’intérêts partisans. Il affirme qu’il faut pouvoir bien identifier l’éleveur pour manger de la viande bien incarnée, que c’est mieux que le faux ersatz dont on ne sait où et par qui il est fait, si c’est par quelqu’un et non pas les GAFAM directement. Où est le problème d’appeler viande végétale le steak capable d’éviter la carence en fibres dont souffrent 87 % des adultes et 98 % des enfants français, facteur de risque majeur du cancer colorectal et 2ème cause de décès par cancer en France ? Au-delà de la question animale, la bonne santé de nos compatriotes dans un environnement plus préservé  devrait tous nous intéresser. Si les défenseurs de l’élevage jugent son apport culturel et traditionnel positivement, il faut désormais ajouter les externalités négatives reconnues : nous mangeons trop de produits animaux pour rester en bonne santé[29], les coûts environnementaux sont insoutenables, mais surtout nous ne souhaitons plus assumer les mauvais traitements infligés aux animaux.

Cette réponse argumentée et sourcée comme il se doit est un exemple concret du principe d’asymétrie des baratins connu sous le nom de loi de Brandolini.

Wikipédia, Loi de Brandolini :

Elle énonce que « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des idioties est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire ». Ce principe critique la technique de propagande (en) qui consiste à diffuser de l’infox en masse afin d’exploiter la crédulité d’un certain public en faisant appel à son système de pensée rapide, instinctif et émotionnel. Pour le dire simplement : s’il est facile de créer une fausse information, sur le fond et la forme, en quelques minutes, il faudra probablement plusieurs heures pour démonter chaque point et montrer ainsi la fausseté de l’ensemble. Il ressort de cet adage que la désinformation a un avantage important sur la vérité, car rétablir la vérité est particulièrement coûteux en temps et en énergie. Ce principe est l’une des raisons pour lesquelles il ne faut pas renverser la charge de la preuve. En science et en droit, notamment, la charge de la preuve revient toujours à celui qui affirme, sinon n’importe qui peut affirmer n’importe quoi sans la moindre preuve.

 

[1] Sandström, V., Valin, H., Krisztin, T., Havlík, P., Herrero, M., & Kastner, T. (2018). The role of trade in the greenhouse gas footprints of EU diets. Global food security, 19, 48-55.

[2] Crippa, M., Solazzo, E., Guizzardi, D., Monforti-Ferrario, F., Tubiello, F. N., & Leip, A. J. N. F. (2021). Food systems are responsible for a third of global anthropogenic GHG emissions. Nature Food, 2(3), 198-209.

[3] Holth, J. K., Fritschi, S. K., Wang, C., Pedersen, N. P., Cirrito, J. R., Mahan, T. E., … & Greeley, J. (2019). Erratum for the Research Article “Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers” by J. Poore and T. Nemecek. Science, 880, 831.

[4] Muller, M.(2021): The contributions of animal agriculture and major fossil-fuel-based industries

to global warming, p22 (2) landwirtschaft.jetzt (2021): The contributions of animal agriculture to climate change

[5] Miralles, A., Raymond, M., & Lecointre, G. (2019). Empathy and compassion toward other species decrease with evolutionary divergence time. Scientific reports, 9(1), 1-8.

[6] Melina, V., Craig, W., & Levin, S. (2016). Position of the Academy of Nutrition and Dietetics: vegetarian diets. Journal of the Academy of Nutrition and Dietetics, 116(12), 1970-1980.

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[8] Wright, D. K. (2017). Humans as agents in the termination of the African Humid Period. Frontiers in Earth Science, 4.

[9] Poore, J., & Nemecek, T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987-992.

[10] Eisen, M. B., & Brown, P. O. (2022). Rapid global phaseout of animal agriculture has the potential to stabilize greenhouse gas levels for 30 years and offset 68 percent of CO2 emissions this century. PLoS Climate, 1(2), e0000010.

[11] Garnett, T., Godde, C., Muller, A., Röös, E., Smith, P., De Boer, I. J. M., … & Van Zanten, H. H. E. (2017). Grazed and confused?: Ruminating on cattle, grazing systems, methane, nitrous oxide, the soil carbon sequestration question-and what it all means for greenhouse gas emissions. FCRN.

[12] Sylvain Pellerin, Laure Bamière et Olivier Réchauchère, 2019. Stocker du carbone dans les sols français, Quel potentiel au regard de l’objectif 4 pour 1000 et à quel coût ? Synthèse du rapport d’étude, INRA (France), 114 p.

[13] Capper, J. L. (2012). Is the grass always greener? Comparing the environmental impact of conventional, natural and grass-fed beef production systems. Animals, 2(2), 127-143.

[14] Ripple, W. J., Smith, P., Haberl, H., Montzka, S. A., McAlpine, C., & Boucher, D. H. (2014). Ruminants, climate change and climate policy. Nature climate change, 4(1), 2-5.

[15] Nijdam, D., Rood, T., & Westhoek, H. (2012). The price of protein: Review of land use and carbon footprints from life cycle assessments of animal food products and their substitutes. Food policy, 37(6), 760-770.

[16] Rabès, A., Seconda, L., Langevin, B., Allès, B., Touvier, M., Hercberg, S., … & Kesse-Guyot, E. (2020). Greenhouse gas emissions, energy demand and land use associated with omnivorous, pesco-vegetarian, vegetarian, and vegan diets accounting for farming practices. Sustainable Production and Consumption, 22, 138-146.

[17] Filazzola, A., Brown, C., Dettlaff, M. A., Batbaatar, A., Grenke, J., Bao, T., … & Cahill Jr, J. F. (2020). The effects of livestock grazing on biodiversity are multi‐trophic: a meta‐analysis. Ecology Letters, 23(8), 1298-1309.

[18] ATELIER 1 – ÉLEVAGE – Comment réfléchir aux évolutions de l’élevage et à sa place dans les systèmes de production ? (2021), Solagro

[19] Christian Couturier, Michel Duru, Antoine Couturier, Marc Deconchat, Florin Malafosse (2021), La place de l’élevage face aux enjeux actuels, Solagro

[20] Uwizeye, A., de Boer, I.J.M., Opio, C.I. et al. Nitrogen emissions along global livestock supply chains. Nat Food 1, 437–446 (2020)

[21] Low, P., Panksepp, J., Reiss, D., Edelman, D., Van Swinderen, B., & Koch, C. (2012, July). The Cambridge declaration on consciousness. In Francis crick memorial conference, Cambridge, England (pp. 1-2).

[22] Proctor, H. S., Carder, G., & Cornish, A. R. (2013). Searching for animal sentience: A systematic review of the scientific literature. Animals, 3(3), 882-906.

[23] Mottet, A. et al. (2017), « Livestock: On our plates or eating at our table? A new analysis of the feed/food debate. » Global Food Security

[24] Van Kernebeek, H. R., Oosting, S. J., Van Ittersum, M. K., Bikker, P., & De Boer, I. J. (2016). Saving land to feed a growing population: consequences for consumption of crop and livestock products. The International Journal of Life Cycle Assessment, 21(5), 677-687.

[25] [Infographie] Elevage et occupation des terres (2019), INRAE

[26] Quand ajouter un « e » à INRA ne suffit pas (février 2020) – Expression SUD-Recherche EPST Branche INRAE

[27] Shepon, A., Eshel, G., Noor, E., & Milo, R. (2018). The opportunity cost of animal based diets exceeds all food losses. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(15), 3804-3809.

[28] Cassidy, E. S., West, P. C., Gerber, J. S., & Foley, J. A. (2013). Redefining agricultural yields: from tonnes to people nourished per hectare. Environmental Research Letters, 8(3), 034015.

[29] Springmann, M., Spajic, L., Clark, M. A., Poore, J., Herforth, A., Webb, P., … & Scarborough, P. (2020). The healthiness and sustainability of national and global food based dietary guidelines: modelling study. bmj, 370.

Sécheresse: l’inéluctable recul de l’élevage

Signataires

Ricardo Azambuja, Rennes School of Business (France) et Fundação Dom Cabral (Brésil)

Gilles Belaud, professeur à l’Institut Agro en sciences de l’eau

Noé Bugaud, étudiant en biologie

Agnès Ducharne, chercheuse en hydrologie, Paris 

Michel Duru, directeur de recherche, spécialiste de la transition agroécologique des systèmes alimentaires

Ariane Lambert-Mogiliansky, professeure associée à l’Ecole d’économie de Paris 

Raphael Leblois, docteur en biologie intégrative, chercheur au Centre de biologie et gestion des populations

Marie Mourad, docteure en sociologie, spécialiste de l’action contre le gaspillage alimentaire

Josyane Ronchail, docteure en géographie, climatologue, précédemment chercheuse au labo Locean de la Sorbonne Université Paris

Audrey Sabbagh, maître de conférences à l’Université Paris Cité

Alexis Tantet, chercheur au Laboratoire de Météorologie Dynamique, professeur assistant en sciences environnementales à l’Ecole polytechnique

Fabrice Vinatier, chercheur au Laboratoire d’Etude des Interactions entre Sol-Agrosystème-Hydrosystème

Errol Véla, docteur en écologie végétale, maître de conférences à l’Université de Montpellier

L’élevage : un maximum d’impact pour un minimum d’apports

Cet article à été rédigé pour le dixième numéro de la revue Virage de l’AVF ayant pour sujet l’agriculture végane. Vous pouvez le retrouver publié ici : L’élevage : un maximum d’impact pour un minimum d’apports.

L’élevage : un maximum d’impact pour un minimum d’apports
L’élevage : un maximum d’impact pour un minimum d’apports

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Les animaux ne fabriquent pas d’azote ni de matière organique, ils en consomment

Le rendement catastrophique de l’élevage

La perte d’opportunité alimentaire

Les surfaces libérées

 

L’espace médiatique est tellement occupé par les défenseurs de l’élevage paysan qu’on croirait presque que nous naissons dans des bouses de vaches et que sans elles, l’humanité court à sa perte. Plus sérieusement, la petite musique de fond qui circule à haut volume est que l’élevage créé quelque chose de magique dont on ne saurait se passer, comme si des animaux d’élevages sur des prairies étaient à l’origine de l’alchimie fertile nourrissante. En fait, il n’en est rien, les animaux dépendent des végétaux et non inversement, et ça, c’est une notion de base de l’écologie qui nous l’apprend : le niveau trophique. Dès-lors, nous verrons ici qu’une sortie de l’élevage nous permet d’éviter une fuite incroyable de ressources.

Les animaux ne fabriquent pas d’azote ni de matière organique, ils en consomment

 

Le réseau trophique est ce qu’on connaît sous le nom de chaîne alimentaire. Chaque niveau représente un maillon de cette chaîne. Ce réseau est limité à 5 niveaux. En bas, au premier niveau il y a les producteurs que sont les autotrophes, capables de créer de la matière organique à partir de matière inorganique. Dès le niveau 2 on passe aux hétérotrophes, les animaux dont nous sommes. Nous dépendons de la matière organique créée par les végétaux puisque nous sommes incapables d’en créer à partir du soleil, des minéraux et de l’eau. Eux, convertissent le gaz carbonique en molécules organiques : glucides, lipides et protides. Les animaux ne font que transformer ces molécules au prix d’une déperdition importante. Ils ne fabriquent pas d’azote et en passant par les animaux, le cycle de l’azote est une fuite : il y a des pertes sous forme de lait, de viande et de carcasses d’animaux. Contrairement à la croyance répandue, le fumier n’est pas – pour ainsi dire – un repas gratuit. A l’échelle mondiale, à travers les cultures pour l’alimentation animale, l’élevage consomme 55 Mt (millions de tonnes) d’azote synthétique pour en restituer seulement 26 Mt sous forme organique[1]. Cela représente 29 Mt qui partent directement vers les milieux marins et terrestres, ce qui contribue à la fois au réchauffement climatique et à l’eutrophisation de ces milieux favorisant ainsi les zones mortes. Par ailleurs, si l’on cherche à réduire les engrais azotés, il faut remplacer une source primaire d’azote par une autre source primaire et non par un flux de recyclage comme l’est le fumier. Seule la fixation symbiotique le peut, et ce n’est pas l’élevage qui en est capable, mais la culture de légumineuses. D’après l’équipe de Solagro, si on fait le calcul, on constate que si on veut massifier l’agriculture biologique, la fumure animale ne peut fournir qu’une partie seulement des apports d’azote[2].

Les animaux au niveau 2 sont les consommateurs primaires et ceux qui sont au-dessus (niveau 3), sont appelés des consommateurs secondaires. Raymond Lindeman, un écologiste américain a établi pour la première fois en 1942 une loi du transfert de l’énergie dans les écosystèmes. Elle mesure l’efficience écologique d’un consommateur (rapport de la production nette d’un consommateur sur la production nette de biomasse qu’il a consommée). Son constat est que seule une fraction de l’énergie est transmise d’un niveau trophique à celui au-dessus. Portant son nom elle est aussi appelée loi des 10% parce qu’en moyenne, 90% d’énergie est perdue à chaque niveau supplémentaire[3].

Le rendement catastrophique de l’élevage

 

Partant de là, on comprend mieux l’inefficience de l’élevage. Pourtant, la chercheuse Anne Mottet, ancienne agroéconomiste à l’Institut de l’Elevage chargé de politiques d’élevage à la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) trouve dangereux que les investissements se tournent aujourd’hui vers des alternatives[4]. En 2017, elle tente de réhabiliter l’élevage en publiant une étude qui questionne si le bétail est dans nos assiettes ou à notre table. Finalement, ses résultats sont sans équivoque. Pour produire 1kg de viande désossées il faut en moyenne 2,8kg d’aliments consommables par les humains pour la viande de ruminant et 3,2kg pour celle des monogastriques. Le ratio de conversion pour produire une protéine animale est censé être favorable à l’élevage étant donné la haute teneur en protéine des produits animaux. Pourtant, là aussi, ce ratio montre que l’élevage est clairement consommateur de ressources plutôt que contributeur. Le ratio brut considère toute l’alimentation animale tandis que le ratio net ne considère que l’alimentation animale consommable par les humains, qui entre donc en concurrence directe avec l’alimentation humaine. Ses résultats montrent que pour produire une protéine animale il faut en moyenne 10 protéines végétales, ce qui fait que 9 protéines sur 10 sont perdues, soit 90% de perte. Le ratio tombe à 2,6 si on ne considère que celles qu’on peut consommer directement (soit 62% de perte). En retombant sur un ratio brut de 10, on confirme la fameuse loi des 10% abordée précédemment. C’est uniquement à l’échelle locale, dans des cas marginaux et donc non représentatifs que l’élevage peut contribuer à la sécurité alimentaire. Nous pouvons parler ici de voie sans issue car plus de 99% de cet élevage contributeur est représenté par les ruminants qui sont responsables de 80% des émissions de Gaz à Effet de Serre du secteur[5]. C’est une impasse manifeste face au changement climatique.

 

La perte d’opportunité alimentaire

 

Alors que le gaspillage alimentaire s’élève à un tiers de la production mondiale, une étude parue en 2018 dans la revue scientifique PNAS[6], vient enfoncer le clou en montrant que les pertes de nourriture dues aux produits animaux dépasse toutes ces pertes dites conventionnelles (fuites dans les chaînes d’approvisionnement ou de la détérioration des produits, pertes de nourriture). Les chercheurs montrent que les produits végétaux de remplacement peuvent produire par unité de surface cultivée 20 fois et 2 fois plus d’aliments similaires sur le plan nutritionnel que le bœuf et les œufs, respectivement les catégories d’animaux les plus et les moins gourmandes en ressources. Ils précisent que la production d’un gramme de protéine (ou de calorie) d’origine animale nécessite environ un ordre de grandeur de plus de ressources et d’émissions que la production d’un gramme de protéine d’origine végétale. La consommation de produits alimentaires à forte intensité de ressources au lieu de produits de remplacement plus efficaces et tout aussi nutritifs peut alors être considérée comme une perte de nourriture effective. Ils appellent cela le coût d’opportunité alimentaire. Contrairement à la perte de nourriture conventionnelle, la perte de nourriture due à des produits à forte consommation de ressources est une nourriture cachée qui peut être récupérée par le biais de changements dans les régimes alimentaires. A ce titre, les préférences alimentaires jouent un rôle clé dans la détermination et l’atténuation des pertes alimentaires. Pour rappel, en France[7] comme dans le monde, l’élevage consomme ⅓ des céréales produites annuellement et alors même que l’étude de Anne Mottet montre que 86% de la consommation mondiale d’aliments pour le bétail n’est pas comestible par les humains, l’élevage n’assurerait que 25% des apports protéiques mondiaux. Poore et Nemecek, les auteurs de la plus grande méta-analyse[8] sur notre système alimentaire connue à ce jour ont conclu que l’élevage apportait 18% des calories et 37% des protéines totales tandis qu’en combinant les pâturages et les cultures pour son alimentation, il occuperait 77% des terres agricoles mondiales[9].

 

Les surfaces libérées

 

S’il est vrai que la pratique de l’élevage a façonné nos paysages depuis ses débuts il y a environ 10 000 ans, il est néanmoins difficile de s’en rendre compte. Occupant 27% des terres émergées contre 1% pour les zones construites (villes et les infrastructures), c’est plus que les forêts, les terres stériles (déserts, plaines salées et roches) et les glaciers (respectivement à 26, 19 et 10%). Il occupe 40% des terres cultivables dites arables. Environ la moitié de son occupation l’est par des prairies avec 35% pouvant être directement converties en cultures. Cela représente 1,3 milliard d’hectares, qu’on ne pourrait a priori pas valoriser autrement qu’avec des ruminants en pâturage. C’est considérable car c’est également à peu près 27% des terres agricoles mondiales, soit 10% des terres émergées. Alors que faire de toutes ces prairies libérées de l’élevage ? Pourrions-nous repenser des paysages qui ne soient pas anthropocentrés, c’est à dire, dédiés aux seuls bénéfices des humains ? Et si, finalement, la prise en compte des intérêts des animaux devenait une clé d’organisation du paysage ?

Déjà, nous pouvons donner la priorité au reboisement pour la séquestration carbone, urgente face au changement climatique. Ensuite, pour conserver des paysages ouverts ou des prairies qui nous offrent des services écosystémiques bienvenus, nous pouvons aménager des sanctuaires entretenus par les animaux d’élevages rescapés ou par des animaux sauvages. Des visites scolaires et universitaires offriront un intérêt supplémentaire à leur préservation. Enfin, le maintien de parcelles de cultures sera nécessaire pour notre alimentation, mais une diversification importante sera à opérer afin de sortir des monocultures géantes destinées à l’élevage. Une réorientation des subventions de la PAC aux éleveurs permettra de financer ces changements d’ampleurs en plus des reconversions. Déjà, il existe le «paiement vert», ou verdissement, qui est un paiement direct aux exploitants agricoles visant à rémunérer des actions spécifiques en faveur de l’environnement. C’est un paiement découplé (c’est-à-dire indépendant du type de production), dont le montant est de l’ordre de 80 €/ha, représentant 2 milliards d’euros par an. Peut-être pourrions-nous nous en inspirer pour imaginer l’alimentation soutenable de demain qu’il faut d’ores et déjà mettre en oeuvre.

 

[1] Uwizeye, A., de Boer, I.J.M., Opio, C.I. et al. Nitrogen emissions along global livestock supply chains. Nat Food 1, 437–446 (2020)

[2] ATELIER 1 – ÉLEVAGE – Comment réfléchir aux évolutions de l’élevage et à sa place dans les systèmes de production ?

[3] Eléments d’écologie : Ecologie fondamentale – 4e édition. Chapitre 5 – Flux de l’énergie et cycle de la matière dans les écosystèmes

[4] Nathalie Marchand, Anne Mottet, femme de Thomas Pesquet, défend le plancher des vaches. Réussir

[5] Garnett, T., Godde, C., Muller, A., Röös, E., Smith, P., De Boer, I. J. M., … & Van Zanten, H. H. E. (2017). Grazed and confused?: Ruminating on cattle, grazing systems, methane, nitrous oxide, the soil carbon sequestration question-and what it all means for greenhouse gas emissions. FCRN. (p.118)

[6] Shepon, A., Eshel, G., Noor, E., & Milo, R. (2018). The opportunity cost of animal based diets exceeds all food losses. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(15), 3804-3809.

[7] Le marché des céréales françaises. En chiffres. Passion céréales.

[8] Poore, J., & Nemecek, T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987-992.

[9] Hannah Ritchie and Max Roser (2013) – « Land Use ». OurWorldInData.org

Polémique artificielle contre des produits végétariens et véganes plus sains

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Les produits transformés peuvent être meilleur pour la santé

Les produits animaux sont plus à risques que les produits végétaux

Les produits végétaux contiennent les fibres qu’on manque

On mange trop de protéines

L’enjeu majeur d’une alimentation saine

 

Alors que nous venions de publier un rapport scientifique à propos des produits transformés végétaux, nous avons assisté à un soulèvement médiatique quasiment monocorde contre ces aliments[1][2][3][4][5][6][7][8][9][10][11][12][13][14][15][16][17][18][19][20][21][22][23][24][25]. Convaincus des avantages sanitaires, écologiques et éthiques qu’ils représentent lorsqu’ils sont consommés à la place des produits animaux, nous proposons d’aller au-delà des préjugés pour les prioriser.

 

Les produits transformés peuvent être meilleur pour la santé


Les consommateurs n’ont pas une vision précise des classifications alimentaires, notamment sur la distinction entre produits transformés et ultra-transformés. Les premiers composent notre alimentation quotidienne au moins depuis 500 000 ans. Depuis, la cuisson des aliments reste la transformation la plus banale pour faciliter leur digestion. Beaucoup de produits répandus comme le pain et les yaourts sont des aliments transformés d’après les classifications de référence Nova et Siga. Éviter à l’excès les aliments transformés peut d’ailleurs se retourner contre nous car, de manière générale, les régimes restreints aux produits bruts et aux aliments non transformés sont moins diversifiés et moins sûrs. Bien qu’il soit admis qu’une plus grande consommation de produits ultra-transformés soit globalement plus nocive, il n’est pas rare de voir des produits ultra-transformés avec un meilleur Nutri-score que des produits bruts ou peu transformés. Cela n’a rien d’incohérent car la nocivité du sel, du sucre ou encore du cholestérol dépend davantage de la quantité en présence que du nombre de transformations ou d’ingrédients des aliments.

 

Les produits animaux sont plus à risques que les produits végétaux

 

Dans une étude scientifique publiée en janvier 2020, Sylvie Davidou et ses collaborateurs ont utilisé la classification Siga pour caractériser 24 932 aliments emballés dans les supermarchés français (aliments pour bébés et alcool exclus). La catégorie des aliments ultra-transformés est divisée en 3 sous-catégories : les aliments n’ayant qu’un seul marqueur d’ultra-transformation et étant équilibrés nutritionnellement, ceux qui n’ont qu’un seul marqueur mais sont déséquilibrés et ceux ayant plusieurs marqueurs d’ultra transformation et/ou un additif présentant un problème de sécurité révélé. Les résultats montrent que les plats végétariens sont les moins nombreux dans la troisième catégorie (ils s’y retrouvent à 59%). Au contraire, alors qu’ils ne font pas l’objet d’attaques particulières et sont réputés « sains », 78% des yaourts aromatisés et fromages blancs s’y retrouvent. Les plats cuisinés contenant des produits animaux et les viandes salées, auxquels les spécialités végétales se posent en alternative, sont respectivement à 88% et 92% dans cette même catégorie. Globalement, plus ils comportent d’ingrédients d’origine animale, plus les produits ultra-transformés sont classés à risque.

 

Par ailleurs, l’additif à risque le plus représenté est le nitrite de sodium. Or, ce conservateur est très employé dans les viandes transformées et diverses charcuteries locales et traditionnelles. Classé comme cancérogène probable, d’après l’Institut National du Cancer il augmenterait le risque de cancer colorectal de 18% par portion de 50g de charcuterie supplémentaire par jour. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES) recommande d’en limiter la consommation à 25 g par jour (équivalent d’une petite tranche de jambon blanc). D’après l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), bien que les niveaux de sécurité semblent suffisamment protecteurs, si toutes les sources alimentaires de nitrites et de nitrates d’une alimentation conventionnelle sont prises en compte, les doses journalières admissibles sont susceptibles d’être dépassés dans tous les groupes d’âge de la population.

La classification holistico-réductionniste Siga selon le degré de transformation des aliments : une évaluation des aliments ultra-traités dans les supermarchés français

Pourcentage de denrées alimentaires en fonction du degré de transformation selon la classification Siga pour six catégories. A0: non transformés, A1: peu transformés, A2: ingrédients culinaires peu transformés, B1: transformés équilibrés nutritionnellement, B2: transformés à teneur élevée en sel, sucre et / ou matières grasses, C0.1: ultra-transformés équilibrés nutritionnellement C0.2: ultra-transformés à teneur élevé en sel, sucre et / ou matières grasses, C1: ultra-transformés à plusieurs marqueurs d’ultra-transformation et/ou d’un additif à risque.

 

Les produits végétaux contiennent les fibres dont nous avons besoin

 

En plus d’êtres sans nitrite, les produits végétariens et véganes de remplacement contiennent des fibres. 87% des adultes et 98% des enfants français en manquent, alors qu’elles diminuent le risque de surpoids et d’obésité, facteurs impliqués dans la survenue de nombreux cancers. Tandis que le taux d’obésité dans le monde est de 13%, en France il atteint 17%. Or, la carence en fibre est aussi un facteur de risque majeur du cancer colorectal. Celui-ci en particulier n’est pas anecdotique puisqu’il est la 2ème cause de décès par cancer en France.

 

On mange trop de protéines

 

Pour finir, beaucoup de gens consomment quotidiennement des produits animaux par peur de manquer de protéines. Pourtant, le régime occidental moderne en contient trop. En France, à 0,83g de protéine par kilo de masse corporelle en moyenne, nous en consommons près de 2 fois trop pour un homme sédentaire et 2,5 fois trop pour une femme sédentaire. La surconsommation de produits animaux est telle dans nos pays qu’une étude de la revue scientifique British Medical Journal concluait en 2020 que l’adoption d’un régime flexitarien, correspondant à la consommation moyenne de 300g de viande par semaine, permettrait d’éviter 18,9% des morts prématurées (tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre de l’alimentation de 74%). L’alimentation végane quant à elle, atteint la plus forte réduction de mortalité et d’impact environnemental.

 

L’enjeu majeur d’une alimentation saine

 Il faut bien se rendre compte de l’enjeu majeur que représente une alimentation saine d’un point de vue de la santé publique. Les régimes malsains présentent un plus grand risque de mortalité que les rapports sexuels non protégés et la consommation d’alcool, de drogue et de tabac réunis. Mais, ne nous y trompons pas, la principale nocivité d’un aliment ne vient pas en soi de la longueur de la liste de ses ingrédients ni du nombre d’étapes de transformation qu’il a subi. Si les aliments ultra-transformés sont nocifs, c’est surtout en raison de leur mauvais équilibre nutritionnel (pauvreté en fibre, richesse en graisses, sucres et sel). Or, les grandes marques de steak végétaux affichent pour l’immense majorité de leurs produits des Nutri-scores A ou B. Il est donc absurde de pointer particulièrement ces produits végétaux, alors qu’ils sont majoritairement moins problématiques que leurs alternatives d’origines animales.

 

Tandis que toutes les instances sanitaires nous répètent depuis des dizaines d’années de manger plus de légumes, de légumineuses et de céréales complètes, les produits transformés végétaux ont le mérite de pouvoir remplacer la consommation de produits transformés animaux, sans pour autant chambouler nos habitudes gustatives. Alors, pendant les beaux jours par exemple, au lieu de bannir l’usage de la cuisson au barbecue dont nous connaissons la nocivité, optimisons son utilisation, en commençant par y cuire des saucisses végétales qui contiennent des fibres et moins de graisses saturées !

[1]Enquête : que valent les produits végétariens ?”, Consommation Logement Cadre de Vie, 2020

[2] Ouns Hamdi, “Aliments végétariens dans les supermarchés : la grande arnaque”, Reporterre, 2020

[3] Ouns Hamdi, “Pour les produits végétariens et véganes, le Nutri-score n’est pas une garantie”, Reporterre, 2020

[4] Killian Bouillard, “Les « steaks végétaux » ne sont pas bons pour la santé”, Reporterre, 2021

[5] Pauline Ducamp, “Une étude de la CLCV pointe la faible teneur en protéines végétales des produits végétariens”, BFMTV, 2020

[6] Nina Pareja, “Les substituts de viande ou simili-carné ne sont pas forcément plus sains”, Slate, 2021

[7] “Les produits végétariens sont principalement composés d’eau, dénonce une association”, 20 minutes, 2020

[8] Jérémy Joly, “La surprenante composition de certains produits vegan”, Capital, 2020

[9] “Les produits végétariens épinglés par une association de consommateurs”, CNEWS, 2020

[10] “Produits végétariens et vegan : plus d’eau que de protéines végétales”, L’info durable, 2020

[11] “Des produits végétariens composés d’eau plus que de protéines végétales, selon CLCV”, Le Huffington Post, 2020

[12] Eric Roussel, “Des produits végétariens « principalement composés d’eau ! »”, La France Agricole, 2020

[13] “La qualité des produits végétariens passée au crible par la clcv”, Interbev, 2020

[14] “Les infos de 6h – Alimentation : la composition des produits vegan épinglée”, RTL, 2020

[15] Atlantico Rédaction, “Plus de la moitié des produits végétariens étudiés par une association contiennent de l’eau comme ingrédient principal”, Atlantico, 2020

[16] Pierre Emparan, “Trop d’eau et peu de protéines dans les produits végétariens et végans”, France Bleu, 2020

[17] L’Obs avec AFP, “Plus d’eau que d’ingrédients d’origine végétale : la composition des plats végétariens épinglée”, L’Obs, 2020

[18] Fanette BON, “Que valent les alternatives à la viande ?”, Ouest France, 2020

[19] La Rédaction, “Protéines végétales : Le GEPV conteste l’enquête du CLCV”, Agro Média, 2020

[20] AFP, “Produits végétariens: une étude pointe leur faible teneur en protéines végétales”, L’Express, 2020

[21] Odile Plichon, “Produits végétariens : payer plus cher ne vous garantit pas une meilleure qualité”, Le Parisien, 2020

[22] La Rédaction, “Une association de consommateurs s’attaque aux produits végétariens et végans”, Valeur Actuelle, 2020

[23] Thierry Mestayer, “Produits végétariens : attention aux additifs !”, Le Telegramme, 2020

[24] AFP, “Produits végétariens: une étude pointe leur faible teneur en protéines végétales”, Le Point, 2020

[25] AFP, “Produits végétariens : une étude pointe leur faible teneur en protéines végétales”, Good Planet mag’, 2020